ARMELLE CARON : « Je ne tiens pas à poétiser le monde, il s’en charge lui-même »

C’est d’abord un rapport tout personnel qu’Armelle Caron entretient avec les cartes. Pourtant, derrière ce système de représentation constitué de lignes, de couleurs et de symboles, l’artiste trouve avant tout de pures formes graphiques, des dessins en somme, avec lesquels elle se plaît à jouer pour faire apparaître les images d’une rêverie poétique du monde.

ENTRE – Vous avez notamment été remarquée pour votre série de travaux tout bien rangé, dans lesquels vous classez les fragments qui composent le plan de différentes villes par formes et par tailles. Quelle est l’idée à l’origine de ce projet ?

Armelle Caron – Ce travail était d’abord un moyen d’appréhender la ville de Berlin, où j’étais en résidence. Je l’ai redessinée, puis ordonnancée d’une autre manière afin de créer une typologie nouvelle. Le jeu graphique de double plan m’a séduite et j’ai alors commencé à ranger de façon assez compulsive d’autres villes qui offraient des dessins différents. La question était alors : si je dérange le lieu, que devient-il ? Si je joue à écrire avec l’image de ville, est-ce que celle-ci devient lisible? Cela dit, je ne parlerais pas de fragments, je considère le dessin comme un ensemble composé d’entités singulières. Chaque îlot de ville devient une forme graphique pleine et autonome. Ainsi je peux les manipuler, changer leur orientation, les déplacer. Je cherche pour chaque forme la seule place évidente dans ma typologie. Ce travail parle de la ville mais aussi du dessin en lui-même.

Il y a une forme de mise en abyme dans ce travail, puisque toute carte est déjà l’abstraction d’un territoire par des codes et des symboles, abstraction que vous mettez à nu par son détournement graphique…

Oui, effectivement le plan est un schéma, une abstraction, un système de représentation mais c’est aussi tout simplement un dessin, que j’aime à prendre comme tel. Mon histoire personnelle de voyageuse me lie aux cartes. Je les regarde parfois comme l’image d’un territoire et parfois aussi comme une image graphique vide de toute représentation. Voilà pourquoi dans ce travail des villes rangées, j’ai ôté les légendes, les couleurs, les éléments textuels. Je n’ai gardé que les îlots et m’en suis servie comme d’un ensemble de formes. Je faisais de même avec ma boîte de Lego quand j’étais enfant : je ne construisais jamais rien, mais je les ordonnais par couleurs, par tailles, par formes. Puis, quand tout avait trouvé sa place (selon moi, son unique place valable), je remettais tout en vrac dans la caisse. C’est exactement la même démarche avec les plans. Je cherche un ordonnancement graphique qui me plaît, qui m’évoque l’écriture, afin que cette image me raconte autre chose que la ville elle-même. Ce jeu entre l’image de l’écriture et l’image de la ville était pour moi une évidence qu’il me fallait mettre en forme.

Plusieurs séries de vos travaux jouent avec la cartographie. Qu’est-ce qui vous attire tant dans les cartes et quelle forme de beauté y trouvez-vous ?

J’en reviens à mon histoire personnelle. Mes parents étaient des travailleurs expatriés, j’ai grandi à gauche à droite et depuis je continue à voyager quand je peux. Quand j’étais enfant, nous ne gardions pas beaucoup d’objets, mais, les images prenant peu de place, nous conservions les cartes, les dessins, les photos. Bref, plutôt l’image des choses que les choses elles-mêmes. Les cartes ont donc fait partie de mon imagier personnel, de mon souvenir du monde. Les cartes m’attirent également parce qu’elles sont des images qui me préexistent. Elles ont une forme de légitimité à mes yeux. Et évidemment, elles me font voyager.

Quel est le fil conducteur qui lie tous ces projets les uns aux autres ?

Je ne formule pas un fil précisément, je travaille au coup par coup sans avoir de grandes velléités théoriques. Il s’avère que le paysage, la description, la sobriété qui amène à une forme d’évidence, sont des éléments récurrents de mon travail, mais de là à dire que je maîtrise tout ça, je ne pense pas. Je ne peux que constater une sobriété plastique et une forme de contemplation poétique du monde. Pour en revenir à l’utilisation des plans, je suis fascinée par le balancement entre l’abstraction d’un territoire, que formule la cartographie, et la réalité géographique. Le texte de Borges « De la rigueur de la science », dans lequel il est question de cartes à l’échelle 1 d’une telle précision qu’elles recouvrent le monde qu’elles représentent, est une image très forte, qui m’a beaucoup marquée. Je crois que dans mon travail cette question de l’échelle est très présente. Face aux cartes, nous sommes des colosses, mais face aux paysages nous sommes de tout petits pixels. C’est par extension un rapport du corps dans le monde, j’imagine. Un jour, quelqu’un m’a dit que je jouais au petit démiurge avec mes plans de villes rangées. Cela m’a beaucoup surprise, je ne pensais pas à cela en le faisant mais force est de constater que manipuler un système de représentation, c’est un peu comme manipuler ce qu’il représente.

Ces travaux s’accompagnent-ils parfois de voyages sur les lieux en question ?

Oui, souvent. Quand je travaille sur des cartes, ce sont généralement des plans achetés sur place. C’est d’ailleurs en fonction de ce que je vois à cet endroit précis que je formule une proposition. J’ai aussi besoin d’un temps de décantation du voyage. Les pièces sont en général réalisées chez moi, à mon retour. Parfois longtemps après. Je complète alors mes recherches avec de longues errances sur Internet, pour retrouver des images de paysages, des photos de plantes, des couleurs, des cartes aussi bien évidemment. Il faut dire que mon travail est souvent assez fastidieux, même si au final l’image paraît assez minimale. Je jette beaucoup, je recommence, je change de papier, d’outils, j’écrème pour arriver à une image très simple, très lisible. Cette envie d’évidence, de lisibilité est très importante pour moi. J’ai besoin d’images directes. Le voyage, c’est l’inverse, c’est le grand chamboulement, l’accumulation de données sensorielles et intellectuelles. Alors, j’ai besoin de temps pour faire le tri.

Dans la série Les Villes en creux, la rigidité du cadastre des villes traversées est confrontée à la subjectivité d’un texte qui décrit votre ressenti des villes en question. Quelle est l’idée derrière ce qu’on pourrait qualifier de « journal de voyage » ?

Ce travail est une rêverie éveillée, le voyage est toujours très différent entre le moment qu’on passe sur place et le souvenir qu’on en garde. On vit deux expériences tout à fait différentes. J’ai voulu ici évoquer mon souvenir de ces villes et les associer à leur maillage vide. J’y évoque des images mais aussi des souvenirs de sensations, d’actions vécues à ces endroits. C’est une proposition très personnelle qui, j’espère, laisse la place à chacun de se remémorer sa propre histoire en ces lieux. La force de la cartographie est de donner une image de l’humain : en effet, dès les premières sédentarisations, l’homme a commencé à dessiner des cartes, à tracer les routes, les voies, les chemins de ses mouvements. Quand les archéologues découvrent des villes enfouies, ils mettent au jour le tracé du maillage, un dessin immense qui est le souvenir des hommes de ce lieu. Dans mon travail des Villes en creux, c’est cette même image de la ville enfouie. Pendant la réalisation, je me force à ne penser qu’à la ville que je découpe. Je me plonge dans le souvenir de ma perception d’alors. C’est une forme d’archéologie personnelle. Ensuite je trie dans cette mémoire pour ne garder que quelques éléments forts. Ce travail m’a amenée à me poser des questions sur le rapport qui peut exister entre le geste et la mémoire. Les cartes nous emmènent parfois assez loin de la simple question de la représentation !

Finalement, dans vos différents travaux, de tout bien rangé à river-roots, il y a tout de même le désir d’introduire l’imaginaire, une forme de poésie, dans le monde ?

Je pense que je me situe entre une poésie littéraire et les arts plastiques et finalement je passe plus de temps à lire qu’à voir des expos. Mais je ne tiens pas à poétiser le monde, il se charge lui-même de nous fournir un potentiel poétique. Il me semble que ma pratique plastique est avant tout de mettre en image une rêverie.

 

Propos recueillis par Thomas Lapointe