BOUCHRA KHALILI : "Comment naît une parole qui résiste ? Comment s'incarne-t-elle ?"

Si Bouchra Khalili interroge les idées de migrations et d’identité à travers ses installations vidéo, c’est avant tout la prise de parole et son incarnation qui guide sa recherche artistique. Au gré des rencontres, elle compose une oeuvre modeste et pourtant saisissante qui articule le subjectif et le collectif, le réel et l’imaginaire.

ENTRE – The Constellations fait partie du Mapping Journey Project, un travail qui lie une série de huit sérigraphies à huit vidéos, dans lesquelles des individus confrontent leur expérience personnelle et subjective de la migration à la normativité des cartes géographiques. Quelle est l’idée à l’origine de ce projet ?

Bouchra Khalili – Pour commencer, je ne dirais pas que ce qui est narré relève de la migration, mais davantage du désir d’accomplir un destin pour soi-même, qui bute contre l’arbitraire du tracé des frontières. L’idée est partie de cette double question : comment s’incarne les filets du pouvoir ? Et quelles sont les stratégies de contournement, et donc de résistances, qu’inventent ceux qui subissent avec la plus grande violence ces filets tissés par le pouvoir ?

Comment se sont faites ces rencontres, et de quelle manière avez-vous procédé ?

Les projets naissent toujours d’une expérience de la perte. Je me perds là où je travaille, et c’est de cela que naissent les rencontres. On peut appeler cela le hasard, mais un hasard organisé par une « dérive », presque au sens debordien. Ensuite, lorsque la rencontre a lieu, commencent de nombreuses conversations. C’est à la fois une manière d’apprendre à se parler, et une sorte de geste d’écriture sans l’écriture, parce que ce ne sont pas des interviews. Ces séances de conversations permettent donc que le récit en tant que tel naisse et se formule, même si je n’interviens pas dans le contenu. Autrement dit, c’est une manière d’accoucher la parole.

Y a-t-il dans ce travail l’idée d’éprouver/de faire éprouver une autre dimension de l’espace, mentale, subjective, voire imaginaire ?

Effectivement, au-delà de la dimension politique ou économique, le projet est aussi une « contre-géographie » où la carte devient littéralement la page sur laquelle se dit et s’écrit un récit. Le projet repose aussi sur ce qui échappe au visible. Le hors-champ, qui est le voyage même, déjà accompli au moment où les vidéos ont été tournées, se fait expérience partageable à partir du moment où ce hors-champ devient un espace « filmique » et « plastique », un lieu offert au spectateur pour projeter en imagination et prolonger ce qui lui est montré et raconté.

La série de huit sérigraphies The Constellations apparaît comme l’étape finale de ce projet, où les territoires et les frontières ont disparu et où seul subsiste le trajet lui-même. Que cherchez-vous à exprimer par là ? Une volonté de poétiser ces existences ?

Je ne cherche pas à « poétiser », mais plutôt à déplacer les perspectives. Et si ça devient un geste poétique, c’est parce qu’il y a de la vie, dure mais résistante, du neuf – il faut inventer les routes, toujours – et de la permanence  – l’homme est errant, car comme l’écrivait Édouard Glissant : « Il n’est frontière qu’on n’outrepasse. »

L’ensemble de votre travail questionne les notions de migration, de frontières, d’identité. Qu’est-ce qui est à l’origine de ce questionnement ?

J’ai le sentiment que ces catégories font écran à l’essentiel : le passage de la subjectivité à la naissance d’une voix collective. C’est le coeur de la trilogie de vidéos que je viens d’achever : The Speeches Series (2012-2013)1. Chacun de ses chapitres questionne respectivement la langue, la citoyenneté et le travail. Cette série de films incarne des propositions alternatives telles que formulées et dites par des membres de minorités. Dans le troisième chapitre tourné à l’été 2013 à New York, Mahoma, qui a traversé clandestinement la frontière depuis le Mexique, travaille et vit sans papiers à New York depuis dix ans, dit : « Je suis un citoyen, parce que ma conscience a grandi ici. » Mahoma décrit les mécanismes de son exploitation, et revendique une appartenance à la classe ouvrière. Et c’est à partir de là qu’il énonce une citoyenneté non en terme de code de la nationalité, mais de lutte. Il dépasse ainsi la question des frontières, des migrations, pour poser une définition non pas ethnique mais politique de l’identité. C’est cela qui m’intéresse avant tout. Ces prises de parole, qui sont communes à tous mes travaux précédents, et qui toutes interrogent : comment naît une parole qui résiste ? Comment s’incarne-t-elle ?

La vidéo s’avère être votre outil artistique principal : qu’est-ce qui vous intéresse tout particulièrement dans ce médium ?

Sa modestie. De ce point de vue-là, je suis très « daneysienne » : filmer, c’est montrer. C’est à la fois très simple, et très compliqué, parce qu’il faut qu’il existe de la métonymie, de l’intervalle, de l’invisible, qui permettent de penser le montage autrement que comme un geste technique, ou narratif, mais comme une manière de voir et de montrer. C’est le paradoxe entre ce qui est vu, ce qui est entendu, et ce qui se glisse dans les intervalles, et qui pourtant fait montage, parce que c’est le lieu de la naissance du visible, mais aussi le lieu où le spectateur est invité à participer à la naissance de l’image. C’est aussi la raison pour laquelle je considère que toutes mes oeuvres en vidéo sont des installations. Parce que c’est dans l’espace d’exposition que ces connexions sont intensifiées, et que la place du spectateur devient encore plus fondamentale. De ce point de vue, un espace d’exposition tel que je le conçois, c’est peut-être et avant tout une salle de montage.

 

[1] Le premier chapitre a été exposé à la Triennale en 2012 ; tandis que le deuxième chapitre a été présenté à « The Encyclopedic Palace »,  55ème Biennale de Venise. Le dernier chapitre sera exposé lors de l’inauguration du nouveau Musée de Miami en décembre 2013.

 

Propos recueillis par Thomas Lapointe

Visuels : The Mapping Journey Project // The Constellations // The Speeches Series. Avec l'aimable autorisation de l'artiste et de la galerie Polaris