CARTE BLANCHE PMU - Léa Habourdin et Thibault Brunet : "On voulait être dans le poétique, pas dans le documentaire"

C’est dans un café que je retrouve Léa Habourdin et Thibault Brunet, où les deux jeunes artistes se remémorent les souvenirs de cette Carte blanche qui les a marqués. Si dans leur discours ils s’amusent des clichés sur le Nord, région qui les a accueillis pendant deux mois, c’est toujours au second degré, car tous deux gardent un « amour » sincère pour les histoires qu’ils y ont vécu et pour les personnalités qu’ils y ont rencontrées.

Quelle image aviez-vous de la Carte blanche PMU ? Qu’est-ce qui vous a incités à candidater ?

En voyant les propositions des lauréats précédents, notamment de Mohamed Bourouissa et d’Olivier Cablat dont on connaissait le travail, on a senti qu’avec la Carte blanche PMU on avait la possibilité d’être libres et de s’amuser. Mais aussi, grâce à la bourse conséquente, d’acheter du matériel et d’expérimenter des choses nouvelles.

En quoi consistait votre projet de départ ? Pourquoi pensez-vous avoir été sélectionnés ?

Dès le départ, on a voulu aller dans les bars PMU. Les hippodromes, les courses de chevaux, ça ne nous intéressait pas tant que ça. C’est assez étonnant d’ailleurs de constater que nous sommes les seuls à nous être intéressés à cet aspect, à l’exception de Malik Nejmi en partie. Alors que pour nous, c’était une évidence, ça ne pouvait pas se passer ailleurs. Quand on pense PMU, on pense bar, on ne pense pas cheval. Ce doit être une des raisons pour lesquelles nous avons été choisis, mais aussi parce qu’on ne voulait pas être dans le documentaire, mais plutôt dans l’onirisme, le poétique.

Pourquoi avoir fait le choix de l’immersion ?

En préparant notre projet, on a lu des rapports sociologiques sur les bars et leur clientèle. Et la façon de procéder d’un sociologue, c’est de s’immerger complètement dans l’environnement qu’il étudie, en utilisant des outils scientifiques afin de prendre le recul nécessaire pour l’analyser. De la même façon, on est partis en immersion dans les bars PMU du Pas-de-Calais, avec du matériel qu’on ne maîtrisait pas. Mais ce projet, on ne l’a finalement jamais pensé autrement que par l’immersion, avec l’envie de comprendre ce qu’était ce monde, de nous frotter à l’inconnu.

Comment ce projet a-t-il évolué au contact du terrain ?

Nous n’avions absolument aucune idée de la façon dont allait évoluer notre projet. L’idée de départ était de faire un documentaire subjectif. Nous y sommes allés pas à pas, car on ne voulait pas débarquer avec 50 kg de matériel et nous faire rejeter sans savoir comment revenir. Pendant une semaine, nous nous sommes rendus tous les jours dans le même bar, sans sortir d’appareil photo, pour prendre nos marques. Et déjà, au bout d’une semaine, nous étions fascinés par les histoires incroyables qu’on entendait. Mais nous avons eu de gros moments de doute, car si c’était passionnant à observer, photographiquement ce n’était pas très intéressant. Alors pour sortir de l’impasse dans laquelle nous nous trouvions, on a décidé d’assumer, d’explorer toutes les pistes qui nous étaient données à travers ces histoires. On a commencé à se rendre à des combats de coqs, des courses de moissonneuses-batteuses, des parties de ball-trap, des séances de tir à l’arc, des championnats de tir à la corde, des parties de pêche, des courses de pigeons. Et on s’est tout de suite rendu compte que ça racontait les histoires que l’on vivait au bar PMU.

Les pigeons, justement, reviennent comme un fil rouge tout au long de votre projet. Comment s’est effectué ce glissement des courses de chevaux aux courses de pigeons ?

C’est encore dans le même bar qu’on a rencontré Antonio, un « coulonneux » [mot employé dans le nord de la France pour désigner les colombophiles, ndlr] qui participait à des courses de pigeons. Il sortait juste de prison, portait un bracelet électronique, et nous a dit : « Je suis bagué comme mes pigeons. » Et là, il y a définitivement quelque chose qui s’est déclenché. Sans compter que la métaphore est belle. On reste dans le domaine de l’animal, de la course, de la performance, de l’élevage, des jeux d’argent, du parieur concentré qui attend que l’animal revienne. Il y avait là deux univers parallèles qui se retrouvaient.

Qu’a apporté à votre projet la combinaison de vos deux approches à la base très différentes ?

Si, formellement, nos façons de travailler sont très éloignées, elles vont toutefois dans la même direction dans l’appréhension du réel, dans son contournement, dans son ambiguïté. En travaillant ensemble, nos manières de faire se sont en quelque sorte radicalisées.

Pouvez-vous revenir justement sur les trois médiums, les trois types d’images utilisées ?

Il y a d’abord une série de photographies en noir et blanc, des gros plans sur des détails, très découpés au niveau du cadrage, qui déplacent le regard. Ce sont de petites choses – un manteau mal remis qui crée un drapé, de petites écritures sur une feuille – qui finalement en disent plus qu’un portrait classique. Ces images côtoient des photographies d’intérieurs de bars PMU réalisées avec une Kinect, une caméra de jeu vidéo censée intégrer le joueur dans le jeu, reliée à un logiciel qui permet de scanner en trois dimensions afin de réaliser des impressions 3D. Sauf que ce logiciel ne scanne que dans la profondeur de champ qu’on lui impose, tout ce qui se trouve en dehors de cet espace prédéfini n’existe pas pour lui. D’où ce sentiment de monde évanescent qui se désagrège. Jusqu’à la fin, on ne savait pas ce qu’on allait pouvoir faire de ces images, mais en confrontation avec les photographies en noir et blanc, tout a pris sens. Enfin, nous avons utilisé un piège photographique, un système de prise de vue utilisé par les chasseurs qui se déclenche tout seul en fonction du mouvement et de la chaleur. C’était comme avoir un troisième photographe avec nous : il suffisait de poser l’appareil et le laisser capturer des microgestes dans le bar, et, comme il n’y a pas de viseur, d’avoir la surprise de découvrir à la fin de la journée les images qu’il avait prises.

Que vous a apporté l’accompagnement du PMU et du BAL, pour le projet lui-même et l’exposition qui en a suivi ?

Quand on est arrivé en septembre avec nos 300 photos, on savait certes ce qu’on avait en main, mais pas du tout ce qu’on allait en faire. C’est là où le fait d’être entourés a été essentiel, car nous n’avions pas encore le recul nécessaire, alors que Diane Dufour, Alice Rivollier, la responsable des expositions au BAL, ou Françoise Vogt ont su immédiatement nous diriger sur les bonnes pistes, tout en nous poussant à nous poser les bonnes questions pour avancer. 

Photographies : Léa Habourdin et Thibault Brunet, Les Immobiles, 2014

Propos recueillis par Thomas Lapointe