Cédric Andrieux : le corps-biographie comme chorégraphie.

Cédric Andrieux endossant le costume de « Cédric Andrieux », dans le solo de Jérôme Bel, brise l’image idéalisée du danseur. L’illusion laisse place à la réalité concrète du corps non comme « chef d’œuvre » mais comme matière mise en œuvre. Lent processus par lequel, traversé par l’art, il se (dé)forme et se transforme…

Cédric Andrieux : "Cédric Andrieux c’est ma vie, mais cela dépasse ma vie. Dans le solo de Jérôme Bel, je suis avant tout le vecteur d’un propos plus général : c’est moins le récit de ma vie que ma vie comme témoignage d’un individu ayant fait une certaine expérience de la danse dans son corps. L’image sublimée du danseur se trouve totalement déconstruite. On le voit ici travailler, douter, mal à l’aise dans son justaucorps, vulnérable dans la diction de son texte…  On sort de l’idéal du danseur « louis-XIVièmiste » pour revenir à la concrétude du  corps humain travaillé par l’expérience, par la vie et la danse, indissociables.

Moi, je n’ai commencé la danse qu’à 12 ans ! Je n’étais pas souple du tout ! Mais j’ai eu envie de me rapprocher de ce que je voyais dans les spectacles de Bagouet, Carslon, Bausch, Gallotta : de très beaux danseurs, techniques. Pour atteindre cet idéal, il a fallu modeler mon corps, le mettre à disponibilité. Il y a eu alors un passage obligé par le travail et… la souffrance.

Plus tard, il y a eu le passage chez Cunningham. La technique Cunningham consistait à fractionner le corps, ne plus le considérer comme une entité mais comme une grille… un autre rapport au corps, très instrumentalisé. J’ai connu, c’est vrai, un sentiment d’aliénation à l’époque, à travers ces constantes contraintes, et en même temps j’ai éprouvé une immense liberté sur scène à travers elles. Merce nous donnait le squelette très précis du mouvement, mais c’était à nous de le mettre en corps, sans que le processus pour y parvenir ne nous soit indiqué. Une gymnastique du corps qui devait nécessairement s’accompagner d’une gymnastique de l’esprit ! Avant d’entrer en scène, j’avais toujours le sentiment que je n’y arriverai jamais : la fatigue, le stress, l’ampleur de la tâche… et puis une fois dans la « boîte noire », ce n’est pas qu’on y arrive, mais que les « choses arrivent ». La difficulté technique est telle chez Cunningham qu’il faut être corps et âme dansce qu’on est train de faire. Plus aucun rôle à jouer, de sentiment à rendre visible. Le public voit des danseurs absorbés, en train de travailler. Il ne s’agit plus du tout d’exister dans le regard de l’autre, mais de se sentir le plus vivant possible, dans l’« hyper conscience » que permet la scène. Soudain la tension n’est plus dans l’effort fourni mais dans le mouvement produit. L’expérience Cunningham a bien sûr laissé des traces. Immédiates, sur le corps : après s’être astreint  à rompre tout lien de cause à effet dans les enchaînements de mouvements, il a fallu réapprendre à bouger de façon plus organique. Le corps avait été rigidifié. Cette façon de penser le mouvement lui avait fait prendre des habitudes peu naturelles ! A plus long terme, Cunningham demeure une source d’inspiration pour mon approche non seulement de la danse mais de la vie… La vie qui ne se sépare pas de l’art ou de sa pratique. C’est cela qui est au cœur du solo de Jérôme Bel, quand je dis par les mots et montre par la danse les étapes de mon expérience ; l’autobiographie d’un danseur comme outil chorégraphique…"

par Céline Torrent

Danseur : Cédric Andrieux

Photos : Herman Sorgeloos et Marco Caselli Nirmal