CLAUDE GUERRE : "La poésie est une matière pour faire des spectacles"

Voilà presque 20 ans que la Maison de la poésie défend avec ferveur cette part de la création littéraire que l’on a tendance à oublier et qui est pourtant partout présente : la poésie. Créée en 1983 par le poète et éditeur Pierre Seghers, la structure est installée depuis 1995 dans le théâtre Molière, salle de spectacle ouverte dans les années ayant suivi la Révolution française, avant de servir d’entrepôt au XIXe siècle.  L’idée défendue depuis six ans par son directeur, Claude Guerre : faire un théâtre de poésie. A l’occasion de la nouvelle saison 2012/2013, cet amoureux des mots nous présente l’originalité de ce lieu où l’écriture poétique, sous ses formes les plus diverses, est reine.


Quelle est l’origine du théâtre Molière, qu’occupe aujourd’hui la Maison de Poésie ?

On ne sait que peu de choses de sûres sur le théâtre Molière, si ce n’est qu’il a effectivement fonctionné dans les années qui ont suivies la Révolution française, époque à laquelle il a été créé. Ensuite, au XIXe siècle, il a servi d’entrepôts pendant des années. C’est en 1995 seulement que la Mairie de Paris a décidé de rouvrir le lieu pour y installer la Maison de la Poésie, qui était installé auparavant, depuis sa fondation en 1983 par Pierre Seghers, dans le Carreau des Halles.

C’est, selon moi, un lieu qui se prête bien à dire la poésie, à faire des spectacles de poésie, parce que c’est une bonne guitare sèche, une salle qui a une acoustique remarquable pour la voix, pour les instruments, pour mêler la voix et les instruments. Jusqu’à un certain niveau, on peut ainsi éviter d’utiliser la sono, nécessaire uniquement pour les plus grosses mises en scène. C’est une belle conque pour tout un tas de spectacles : les gens entendent bien partout, il n’y a pas de séparation scène/salle, pas de cadre de scène, on peut ainsi faire des mises en scène pleines de possibilités.

Qu’est-ce qui a poussé Pierre Seghers à créer cette structure dédiée à la poésie ?

Pierre Seghers était un homme qui a mené la Résistance, qui était poète, qui a fait travailler Aragon, Eluard, tous ces gens qui ont produit de la poésie pendant la Résistance. Déjà pendant la guerre, il a créé sa maison d’édition et fait paraître sa revue, Poésie, et à la Libération, il a représenté l’honneur de la France, c’est-à-dire la présence des poètes dans l’art de la résistance. Il a publié tous les grands poètes de son temps. C’était un homme très séduisant que je compare souvent à un autre Pierre, Pierre Schaeffer, qui, à la même époque, a créé la radio nationale dont est aujourd’hui issue Radio France, et tout particulièrement France Culture. Deux Pierre qui ont fait des choses tellement fortes que cela a projeté sa lumière pendant longtemps. Seghers est mort en1987. Mais avant sa mort, il avait réussi à séduire Jacques Chirac, alors maire de Paris, qui lui a permis d’investir un lieu et lui a accordé une subvention tout à fait correcte pour le faire fonctionner. Sous Bertrand Delanoë, la Ville de Paris a continué à soutenir ce lieu que j’appelle « théâtre de poésie ». Effectivement, c’est un théâtre, mais on y fait spectacle avec de la poésie. Metteurs en scène, acteurs ont pour partition la poésie, avec des musiciens ou seuls, avec des mises en scène ou sans, dans de vrais spectacles. Parce que je défends l’idée d’un spectacle attractif, séduisant, qui parle au plus grand nombre possible.

Quelles sont les missions de ce lieu, qui est aujourd’hui scène conventionnée pour la création en poésie ?

Notre mission principale est de défendre la poésie par tous les moyens possibles et inimaginables, en ayant pour principe qu’il s’agit de quelque chose d’important. Aujourd’hui, peu de gens disent que la poésie est quelque chose d’important, mais peut-être parce que les gens ne réfléchissent pas. La poésie est partout présente : on continue à l’apprendre à l’école, à la fréquenter, et à reconnaitre qu’il y a de grands poètes vivants engagés dans les dilemmes du temps, qui réfléchissent avec les autres écrivains, les autres artistes, à toutes les questions qui sont les nôtres aujourd’hui. La poésie a donc toute sa place. Mais il est vrai qu’il s’est créé dans ce lieu, et je suis très fier d’y participer, l’idée que la poésie pouvait donner lieu à des spectacles, au sens du théâtre, des spectacles qu’on joue longtemps, que les gens ont envie de voir, dont la presse parle… Des spectacles qui sont, à l’intérieur du spectacle vivant, une part particulière de la création, parce que ce n’est pas à proprement parler du théâtre, il n’y a pas de personnages, ni de fiction. Mais, et c’est ce que je pense, la poésie est une matière pour faire des spectacles.

Y a-t-il d’autres lieux qui, comme vous, servent la création poétique ?

Il existe environ 37 autres maisons de la poésie en France et en Europe, réunies dans une association dont nous sommes la mère-poule. Mais ne s’agit que de tout petits lieux, créés par des associations et soutenus par des municipalités, mais qui n’ont pas de budget comme nous, pas de programmation continue de spectacles. Elles ne font que de petits évènements de temps en temps, essentiellement des lectures de poésie par les poètes eux-mêmes.

Mais, s’il n’y a effectivement pas beaucoup de lieux qui suivent note démarche, nous ne sommes pour autant pas seuls. Pleins de gens suivent ce mouvement, l’aiment, m’accompagnent depuis que je suis à la tête du lieu. En six ans, nous avons fait près de 90 créations, ce qui n’est pas rien, avec des gens comme Jacques Bonnaffé, Anne Alvaro, des créateurs, des metteurs en scène, toutes sortes de gens qui m’ont accompagné dans cette aventure, je ne suis donc pas seul. Mais nous savons bien que nous inventons quelque chose qui n’a pas encore reçu ses lettres de noblesse, qui est encore un jeune enfant en train de naitre. Cela peut paraître prétentieux, mais il est vrai qu’on est capable de faire des spectacles attrayants, lumineux, que les gens ont vraiment envie de voir, avec cette chose qui parait désuète qu’est la poésie. Mais la poésie n’est désuète qu’aux yeux de ceux qui ne la fréquentent pas. Aujourd’hui, des poètes du monde entier, chinois, russes, américains, anglais, écrivent la poésie de notre temps. Tous sont formellement en accord avec notre époque, et créent de grands poèmes lyriques et déchirants sur les grands évènements, les grandes peurs, les grands drames de notre monde. Ce sont ces textes que je choisis pour composer la programmation de la Maison de la Poésie, essentiellement axée sur le contemporain, sur le monde d’aujourd’hui, parce que j’aime l’idée que les gens d’aujourd’hui entendent parler du monde d’aujourd’hui.


Quels seront les moments forts de la saison prochaine ?

La saison 2012-2013 commence par un spectacle monté à partir de textes d’Heiner Müller, un allemand de l’est aujourd’hui mort, connu pour son théâtre, mais qui a écrit de la poésie également, comme souvent les hommes de théâtre d’ailleurs. Bertolt Brecht par exemple écrivait beaucoup de poésie, mais c’est une part bien moins connue de son œuvre. Müller, justement, est le successeur de Brecht : à sa mort, il a dirigé le théâtre de Brecht, et a projeté dans son travail le fantasme – la « phantasie » en allemand – c’est-à-dire la chose la plus forte poétiquement dans l’œuvre de Brecht, à savoir non pas le théâtre organisé comme une démonstration et une morale, mais un acte lyrique absolu avec aucune énigme mais beaucoup d’engagement et de violence verbale. Le théâtre et la poésie d’Heiner Müller sont ainsi très proches. Denis Lavant, un de nos compagnons de route favoris et grand amateur de poésie, va ainsi travailler sur trois textes. D’abord, Paysage sous surveillance, une prose d’une grande violence verbale, très allemande, engagée et en même temps dégagée de toute contingence politique, qui ne dit pas ce qu’il faut faire, qui ne donne pas la morale de l’époque, mais qui décrie la violence du choc vécu par les Allemands qui se trouvaient à la limite de la frontière entre les deux blocs pendant la Guerre froide. C’était d’ailleurs la position d’Heiner Müller, qui a assisté à ce combat terrible, sans fin. Ensuite, deux autres textes : Libération de Prométhée et Nocturne. Le spectacle sera mis en scène par Wilfried Wendling, un musicien et compositeur, qui a aussi fait de la mise en scène.

Parallèlement, dans la petite salle se jouera un texte qui vient d’Amérique : le Howl d’Allen Ginsberg, ce grand poème anti-américain, anticapitaliste, anti-guerre, pour la drogue, pour la sexualité, pour le déchainement de l’Amérique libre, dit par un acteur américain, Douglas Rand. C’est un très beau spectacle et un très beau poème que je voulais porter à la connaissance des jeunes gens d’aujourd’hui pour leur dire combien la génération de Ginsberg s’était autoproclamée libre et avait choisi ce qu’elle voulait dans l’Amérique terrible de la guerre du Vietnam. J’aime l’idée qu’on sache aujourd’hui qu’il est possible que des parties de populations ou des peuples décident d’eux-mêmes de ce qu’ils ont envie de vivre et le vivent.

Ensuite, Eugène Onéguine, un grand poème russe classique de Pouchkine, qui date du XIXe siècle, mis en scène par Jean-Yves Ruf et l’Ecole Supérieure d’Art dramatique du Théâtre national de Strasbourg. Il s’agit d’un très grand poème que j’aime beaucoup qui prend en réalité la forme d’un roman en vers, preuve de la capacité de la poésie d’écrire des romans.

Nous poursuivrons ensuite avec un gros spectacle intitulé Marsiho, qui signifie Marseille en occitan, écrit en français par André Suarès, un écrivain très méconnu aujourd’hui, et qui mériterait pourtant d’être reconnu. Mais, n’étant pas de gauche, il a été écarté. Ils sont quelques-uns dans ce cas en France à ne pas avoir été membre du Parti communiste et à être passé à côté de la notoriété. Marsiho est un grand poème en prose qu’il a écrit à la gloire de la ville de Marseille, un sublime bijou littéraire dans lequel il exprime son espèce d’amour fou et en même temps très critique par rapport à ce port insensé qui voit passer toute la Méditerranée. On y parle du peuple de la cité phocéenne, de la chair, de la bouffe, de la mer, du vent… Cette magnifique description au lyrisme échevelé sera dite par Philippe Caubère.

En même temps, nous reprendrons un travail présenté l’année dernière réalisé par une actrice, Laurence Mayor, sur Nietzsche et Zarathoustra. C’était un de mes très anciens désirs de porter à la connaissance du public que Nietzsche a écrit au centre de son œuvre un grand poème existentialiste en vers. Laurence Mayor a pris chez moi ce désir, a fait des choix dans le texte de Nietzsche, se l’est mis en bouche et s’est elle-même mise en scène. C’est un spectacle qui s’est l’année dernière joué à guichet complet, raison pour laquelle nous le reprenons cette année, car j’aime l’idée que les spectacles soient joués longtemps quand cela est possible.

Enfin, cette première partie de saison, se clôturera sur un évènement, « Les Géants », pour lequel, comme chaque année depuis trois ans, j’invite de grands poètes vivants, souvent très vieux, et reconnus par le monde de la poésie et de la littérature, sur le thème, justement, de la poésie comme laboratoire de la littérature. J’ai ainsi invité Michel Butor, un des créateurs de la littérature d’aujourd’hui, qui a fait partie du groupe des écrivains du Nouveau Roman, un poète incroyablement prolifique qui a dû écrire (lui-même ne le sait pas) près de 2000 textes. Nous l’invitons sous toutes ses formes, si je puis dire, avec des peintres, de la poésie dite, des récitals, des films… J’invite également le poète Franck Venaille, sans doute le plus inconnu de tous, mais pour moi le plus grand. Il a écrit des choses incroyables à propos du Nord, mais aussi à propos du sport, le cyclisme, le football, sur l’effort humain, sur la présence de la chair dans la vie de l’homme. Je mettrais moi-même en scène à cette occasion un de ses poèmes, La descente de L’Escaut, qui est un texte incroyable où le poète se promène le long de ce fleuve qui traverse la France et la Belgique avant de se jeter dans la Mer du Nord aux Pays-Bas, et qui prend la forme d’une lutte de l’homme contre la grandeur du fleuve qui emporte tout, les bateaux, l’industrie, et parle de cette immense vie que recèle un fleuve. Franck Venaille a aussi pratiqué la création radiophonique pendant 20 ou 30 ans pour France Culture, ce qui nous donnera ainsi l’occasion de revivre quelques-uns de ces grands moments.

Et enfin, dernier invité : Charles Juliet, romancier et poète qui raconte perpétuellement la quête de sa mère disparue. C’est un enfant du trouble, un p’tit gars abandonné, orphelin, qui toute sa vie a écrit pour essayer de survivre dans cet état d’abandon. Ce qui donne lieu à une œuvre d’un humanisme et d’une douceur incroyables.

En plus de ces trois poètes, nous ferons également une place à un grand littérateur, poète et romancier très connu, Henry Bauchau, qui ne sera pas présent physiquement car il aura tout juste 100 ans. Son œuvre entière traite du mystère à travers la psychanalyse, en prose et en poésie mêlées.

 

PROGRAMMATION Octobre 2012 – Janvier 2013

Müller Machines : du 3 ou 28 octobre 2012 (Grande Salle)

66 Gallery, Howl : du 4 octobre au 4 novembre 2012 (Petite Salle)

Eugène Onéguine : du 8 au 12 novembre 2012 (Grande Salle)

Marsiho : du 16 novembre2012 au 13 janvier 2013 (Grande Salle)

Nietzsche, Zarathoustra et autres textes : du 21 novembre au 16 décembre 2012 (Petite Salle)

Les Géants #3 : du 17 au 20 janvier 2013 (Grande Salle)

Photos : © Béatrice Logeais / Maison de la Poésie - © Philippe Ulysse