Du lien

Dans ses shootings pour des magazines de mode comme dans ses travaux personnels, Fergus Padel capture la lumière douce qui vient caresser les corps qu’elle photographie, leur donnant un sentiment de sincérité à fleur de peau. Grégoire Gitton, lui, s’amuse à détourner les images de notre monde contemporain (pornographiques notamment), qui, une fois transposées par le biais du dessin, deviennent, de par la délicatesse du trait et l’attention portée aux détails, des images précieuses. Ici et là, une connexion émotionnelle, une intimité relationnelle, authentique ou forcée, mais toujours exhibée.

D’abord tu vois, je fais un bond dans le temps, un bond dans les seventies, dans le mai de la libération. L’air est léger, la musique planante et les corps délivrés des carcans anciens. Cette nue composition, la couche commune, et l’objectif qu’elle fixe, la bouche entrouverte, la main posée sur son dos, s’en fiche le gosse. De la mèche noire aussi, du corps un peu flou de l’autre enfant, de ce fatras, de ce témoignage, sacrée famille sous lumière bleutée latérale. Oui m’en fichais pas mal moi de cette photo ce jour-là, dans mon coin je suivais des yeux la colonne de fourmis qui courait le long de la plinthe. Et puis je suis allé à la fenêtre, j’ai vu la ville vaste et douce à flanc de colline, c’est un de mes premiers souvenirs le premier peut-être, le sentiment d’être là et en même temps l’envie d’aller très loin.

Et voilà, maintenant, c’est dans un storyboard dessiné au crayon mine que je me retrouve, avec ce foutu type qui se prend pour je ne sais quoi et qui trépigne derrière sa caméra en nous disant d’y mettre de la passion, comme si la passion cela se voyait, bon dieu ! J’en ai connu moi des tripotées de mecs pareils, font un film ou deux puis disparaissent, faut croire qu’ils avaient pas mis assez de passion de patience dans leurs bluettes. Je me recoiffe, Jean aussi, pourquoi il nous parle en anglais, on recommence la scène, Jean approche ses lèvres des miennes. Tout à l’heure quand on aura fini, on ira déjeuner ensemble lui et moi puis traîner en ville tout l’après-midi.

 

Fergus Padel nous répond...

Face à ces deux oeuvres, j’ai plutôt l’impression d’avoir affaire à une comparaison entre une vieille structure familière et une forme de relation que les gens n’ont pas l’habitude de voir. La société connaît le « concept » de famille – un père, une mère, des enfants. En revanche, il lui est encore assez inhabituel, voire inconfortable, de faire face à une relation homosexuelle.

La famille a l’air confiante, satisfaite d’elle-même, de ce qu’elle a construit, tandis que le couple gay semble plutôt se cacher, les deux hommes presque effrayés l’un par l’autre.

En regardant ces deux images, j’ai le sentiment de questionner ma propre opinion… Laquelle je préfère ? Est-ce bien, est-ce mal ? Faut-il se concentrer sur une des deux ou les regarder comme un ensemble ? Et pourtant le défi est justement de ne pas faire cela, mais simplement de regarder et d’accepter, sans construire de case toute faite.

 

Grégoire Gitton nous répond...

Ces dernières années, l’industrie pornographique gay a créé un nouveau marché qui s’inspire des codes du making of. Il s’agit de répondre à un nouveau fetish où l’ambition est de créer une réalité plus crédible que dans les scenarii habituels. Le making of, emprunté au cinéma traditionnel au même titre que les parodies pornographiques, propose une évolution du système d’identification, se déplaçant de l’acteur vers le réalisateur, et donnant un semblant de contrôle sur l’action au consommateur. C’est autour de cette particularité, de cette couche érotique supplémentaire, que mon travail se porte.

 

Oeuvres :

- Fergus Padel, Famille Jankowski, 2010, avec l’aimable autorisation de l’artiste

- Grégoire Gitton, Slowly ! I need to be able to see the passion between you, guys!, 2011, avec l’aimable autorisation de l’artiste

Narration liante : Catherine Minot