Du vestige topographique au vertige photographique

Quand le train de 11 h 53 pour Lyon quitta le quai de la gare sous mes yeux effarés, je crus un instant que les utopies de Georges Rousse seraient partagées sans moi ! Mais qu’importe le wagon pourvu qu’on ait la très-grande-vitesse ! Un autre train et quelques heures plus tard, me voilà face aux cloisons immaculées du Plateau lyonnais, où les photographies en grand format, issues de trente années de travail à travers le monde, nous projettent dans le regard de Georges Rousse ou plutôt dans sa voyance de poète. Cellules de prison, bâtisses et appartements abandonnés, théâtre brûlé, bidonvilles nous apparaissent soudain dans un éclat de beauté inattendu. L’anamorphose, ouvrant au cœur du cliché tour à tour un cercle bleuté, un carré rougeoyant de flammes, une étoile noire ou encore un kaléidoscope multicolore, rompt le « cliché » de ces lieux voués à disparaître dans l’indifférence générale. Elle creuse dans le vestige un vertige. Georges Rousse grave dans la lumière une réalité « rugueuse à étreindre » l’empêchant de s’éteindre. Son objectif découpe une brèche subjective dans le monde, et nous révèle ce que recèle le réel.

Entre – Est-ce que l’anamorphose est un outil servant la métamorphose d’un lieu ?

Georges Rousse – L’anamorphose est une forme qui n’existe qu’à partir d’un point de vue précis, c’est une illusion d’optique. C’est moi qui organise la métamorphose du lieu. Ici, si vous regardiez le plafond réel, hors du cadre de la photo, vous verriez qu’il y a tout un mètre cube de toiles d’araignée ! Le fait de partiellement repeindre le plafond lui redonne une autre forme. Par ailleurs, je fais des photos grand format, car je veux que l’on puisse se projeter à l’intérieur de cet espace.

Quel est votre rapport aux vestiges ?

Je suis intéressé par la ruine. Moi, je suis d’origine niçoise. A Nice, il y avait à la fois les ruines militaires, les blockhaus, et les ruines de l’Antiquité grecque. Ce sont deux éléments qui m’ont marqués, la ruine antique et la ruine contemporaine. Quand j’ai eu mon premier appareil photo, c’est ça que j’ai eu envie de photographier.

Quand on parle de « vestiges », on pense spontanément à l’Antiquité et non pas aux espaces urbains désaffectés… Est-ce que vous permettez grâce à votre travail de faire apparaître ces lieux urbains abandonnés comme des « vestiges » au sens noble, antique du terme ?

Je dis toujours que je suis une forme d’archéologue dans la mesure où je m’intéresse à une architecture qui n’intéresse plus personne, des lieux que l’on laisse s’effondrer. Au début, c’était une protestation. Dans les villes, il y a des no man’s land qui ne font que servir les spéculateurs boursiers. J’ai travaillé au début dans des lieux neufs, parfaitement habitables, mais abandonnés en raison de cette logique de la spéculation. Donc au début, c’était une protestation, et aussi une volonté de mémoire. J’ai photographié des lieux qui allaient être détruits. Ensuite, ces lieux sont devenus mon atelier. Un lieu abandonné dans une ville est un espace où on peut entendre toute une vie… J’ai essayé de transformer ces lieux en espace de poésie, en quelque  chose d’autre.

Quel est votre rapport à la poésie justement ? Y a-t-il des poètes qui vous inspirent plus particulièrement ? Peut-on dire que votre travail consiste à habiter le monde non seulement avec un appareil photographique mais également avec tout un imaginaire poétique ?

A plusieurs reprises, j’ai essayé d’introduire l’écriture dans mon travail. Je m’intéresse beaucoup à des poètes comme Jaccottet, Du Bouchet, Bonnefoy, Rilke… Je me suis interrogé surtout à partir des textes de Du Bouchet, car il s’agit d’une poésie très plastique. De même, je m’intéresse aux haïkus japonais, qui grâce à la calligraphie décrivent la situation d’un homme dans le paysage. Je me demande alors comment moi je peux arriver à être aussi sensible que le poète, comment écrire dans l’espace comme sur une page blanche. Si j’écris « aube » ou « terre », ça ne signifie pas grand-chose. Alors que si j’écris « Eos », qui est la déesse de l’aube, ou « Gaia » (la déesse de la terre ndlr), tout un monde s’ouvre. Le mot « Eros » également. Il y a un contraste entre les photos qui sont lissées, propres, et les lieux photographiés qui les ne sont ni propres ni lisses. Les lieux sont là avec leur passé, leurs odeurs, des lieux de rencontres, des lieux où l’on croise des clochards, des gens qui viennent se droguer, des groupes de jeunes, des couples… « Eros » est un bon reflet de la situation d’un lieu, entre amour et mort. J’ai réalisé des œuvres où j’écris partout, du sol au plafond… Et j’écris également dans mes carnets…

L’installation reste-elle après la photographie ? Est-ce que le lieu est transformé de façon durable, pour les gens vivant près de l’endroit où a été montée l’installation ?

Non, l’installation ne reste pas car ce sont des lieux qui sont sur le point soit d’être détruits, soit transformés. Moi, c’est un lieu que je découvre, donc pour moi, ça ne change rien. On m’avait demandé de venir travailler dans un théâtre qui a pris feu, ce qui évidemment m’a beaucoup plu. C’était un espace totalement calciné, fondu, tordu… J’ai imaginé un carré dans cet espace, auquel j’ai mis le feu au moment de prendre la photo. Cela a en quelque sorte permis un renouveau de ce lieu qui a disparu. Ça a été une chose émouvante pour les gens du quartier, même s’ils n’étaient pas autorisés par les institutions administratives à rentrer dans le lieu à ce moment-là, notamment pour des raisons de sécurité.

Les clichés sont généralement pris à l’intérieur d’un bâtiment dans votre œuvre. Vous arrive-t-il de travailler en extérieur ?

Je travaille la plupart du temps à l’intérieur et sans public, c’est un choix. Quand je vois une architecture abandonnée, j’ai envie de rentrer à l’intérieur. Ce qui m’intéresse depuis un moment, c’est d’utiliser le bâtiment comme une matière, et le découper, comme le fait un sculpteur face à son bloc de pierre. Par exemple, sur cette photo j’ai cassé le plafond, j’ai littéralement découpé l’espace.  

Votre démarche me rappelle celle du chorégraphe de la compagnie Retouramont, Fabrice Guillot. Cette compagnie de danse contemporaine investit également des espaces urbains abandonnés, désaffectés ou tout simplement ignorés. Les danseurs proposent une nouvelle façon d’habiter ces lieux, à la verticale, tendant des cordes entre les façades d’immeubles, sur les ponts de viaducs d’autoroute… Avez-vous déjà pensé à intégrer des arts du mouvement comme la danse dans votre travail ?

En soit ce serait intéressant. Mais quand j’ai commencé à travailler dans des lieux abandonnés, il n’y avait jamais de public. J’ai une attitude un peu « sauvage » par rapport à ces lieux. C’est mon atelier. Donc, pendant les 10 premières années, je n’ai fait que ça. Mais en 1995, j’ai été invité à travailler à Kobe après le tremblement de terre. Or il y avait une volonté des japonais de regarder les ruines d’une autre manière. J’ai proposé à ces gens de venir travailler avec moi. A partir de là, j’ai commencé à trouver intéressant de travailler avec des gens et notamment avec des jeunes. Mais ça reste très lié à un de nos projets, et je ne me sens pas de faire des interférences avec un chorégraphe, de me lancer dans des collaborations… On rentre alors dans des discussions… Moi, je suis dans mon appareil photo ! Je me sens plus fort quand je ne parle pas que quand je parle !

A l’occasion de l’exposition « Utopies partagées », les murs du Plateau se partagent en autant de fenêtres ouvertes sur un imaginaire utopiste. Sur les clichés grand format, issus de trente années de travail à travers le monde - de Bourgoin-Jallieu à Bombay, en passant par Palerme, Houston, Montréal -  se télescopent les multiples  talents artistiques de Georges Rousse,  photographe mais aussi architecte, sculpteur, dessinateur… et poète, métamorphosant le réel le plus boueux à travers le filtre de l’anam-or-phose. Au cœur des « lieux vides » (selon les mots de Georges Rousse lui-même) qu’il investit -bâtisses désaffectées, cellules de prison,  théâtre calciné ou  bidonvilles- son subjectif objectif perce des trouées de rêve. Voyant, au sens poétique du terme, Georges Rousse  accomplit de vestigineuses métamorphoses, du hasard d’un vestige au vertige de son regard.

Utopies partagées, Georges Rousse, Le Plateau, Lyon. Jusqu’au 26 juillet.

 

Propos recueillis par Céline Torrent

 

VISUELS :

Georges Rousse, Chasse-sur-Rhône, 2010 © Georges Rousse/ADAGP

Georges Rousse, Montréal, 1997 © Georges Rousse/ADAGP

Georges Rousse, Chasse-sur-Rhône, 2011 © Georges Rousse/ADAGP

Georges Rousse, Chambéry, 2008 © Georges Rousse/ADAGP

Georges Rousse, Mumbai, 2014 (making off) © Sandra Calligaro