Erik Kessels : "24 HRS of photos", un tsunami flot-ographique

Les dernières Rencontres de la photographie d’Arles ont vu déferler un tsunami d’images à travers l’installation d’Erik Kessels, « 24 HRS of photos ». Vingt-quatre heures de photos déversées dans l’évanescent flux cybernétique s’y matérialisent en une marée d’images papier, un flot photographique submergeant physiquement le visiteur qui pénètre dans la salle d'exposition du palais de l'Archevêché.

Erik Kessels : "Au XIXe puis au XXe siècle, les gens ne tenaient six ou sept albums photo dans leur vie, ne les ouvraient qu’en de rares occasions et uniquement en privé. Au XXIe siècle, un énorme changement apparaît, comme le montre « 24 HRS of photos ». Les albums comme objets sont en train de disparaître (1), les photographies ne sont plus faites pour être gardées, mais pour être partagées en temps réel et en public. Il n’y a rien de « mal » à cela, c’est juste que cette pratique a désormais une fonction différente. On retrouve la mêmes typologie aujourd’hui que dans les années 1960 par exemple (toujours les naissances, les anniversaires, les vacances…) mais la grande différence réside dans la quantité et dans le passage du privé au public. Je n’ai d’ailleurs pas de préférence entre l’époque révolue des albums et celle, actuelle, des images en ligne.

Aujourd’hui, c’est une nouvelle ère pour le huitième art. C’est devenu tellement simple de photographier, en raison des progrès technologiques, il y a un tel marché pour cela et tellement d’images disponibles en ligne… Pourquoi en faire soi-même de nouvelles ? Du coup, une nouvelle tendance apparaît, les artistes prennent moins de photos qu’ils n’utilisent celles des autres pour créer une œuvre. L’enjeu n’est plus tant de réaliser soi-même une belle photographie – puisque n’importe qui en est désormais capable – que de mettre en avant une histoire, un projet à travers un cliché, même si celle-ci n’est pas de très bonne qualité. D’ailleurs, j’aime beaucoup les photos des amateurs, parce qu’ils n’ont pas peur de commettre des erreurs, ils en font parfois de stupides, mais c’est aussi ce qui est beau.

Mon rôle en tant qu’artiste dans « 24 HRS of photos » est de faire prendre conscience aux gens de ce que représentent « physiquement » toutes ces images sur Flickr, Facebook… On voit défiler tellement d’images qu’on ne les regarde plus. On les consomme, ça rentre et ça sort, c’est comme manger et aller aux toilettes ! À travers l’installation, les gens réalisent le flot immense que cela constitue. Ils marchent au milieu de ces tirages, peuvent en choisir une et la garder. C’est l’idée aussi que l’on traverse littéralement des souvenirs personnels, sur des clichés de nouveau-nés que la famille n’hésite pas à mettre en ligne.

 

On voit aussi le narcissisme actuel des gens qui aiment se prendre eux-mêmes en photo. Comme l’avait annoncé Andy Warhol : chacun a désormais droit à son quart d’heure de célébrité !"

1. Parallèlement à « 24HRS of photos », Erik Kessels dédiait aux albums photo « à l’ancienne » une autre exposition durant les Rencontres de la photographie d’Arles, intitulée « Album Beauty ». La mise en parallèle des deux expositions montrait clairement le changement entre les deux époques.

Propos recueillis par Céline Torrent

Visuels : Vue de l’installation « 24 HRS of photos » d’Erik Kessels au Foam Amsterdam en 2012 (Photo Gijs van den Berg)

+ Vue de l’installation « 24 HRS of photos » d’Erik Kessels au palais de l’Archevêché lors des Rencontres d’Arles 2013 (Photo Agathe Lacoste)