Etreintes brisées : Géraud Soulhiol vs. Hubert Robert

Dans ses dessins au porte-mine de la série Arena6)Géraud Soulhiol dévoile des édifices hybrides fourmillant de détails, où s’entrechoquent architectures réelles et inventées. Des fantaisies minutieuses comme autant de vestiges de civilisations ultérieures déjà disparues. Au XVIIIe siècle, Hubert Robert, qu’on surnommait le « peintre des ruines », se fit quant à lui une spécialité dans la représentation de paysages imaginaires (les capricci) inspirés de son voyage en Italie, où les constructions de pierre abîmées par le temps restent empreintes d’une poésie nostalgique. Chez l’un comme chez l’autre, ces utopies architecturales blessées mêlent passé et présent, et tendent vers un futur incertain.

Dans les âges moyens, de ceux que hantaient des silhouettes encapuchonnées sans que personne ne s’en étonne, dans les âges moyens, lorsque l’on se contentait de parcimonieux rayons de lumière au travers des meurtrières, dans ces âges moyens, donc, on priait déjà pour la victoire, laissant la psalmodie monter le long des colonnes, s’enrouler autour des piliers, jaillir du dessous des voûtes et des poutres métalliques, s’élever au-dessus des ruines et des mâchicoulis. Dans les âges moyens, le meilleur supporter était le Ciel et la meilleure défense était fortifiée.

Sous les toits béants, sous la tenture du ciel changeant, les princes du stade se succèdent sans se ressembler : il y eut des mystiques livrés aux lions, il y a les athlètes du ballon. Enfermé entre les arches, soumis aux huées et vivas des tribunes, le martyr gagne son paradis en buvant la coupe que le sportif se contentera de brandir. Qu'importe, on ne pénètre dans lʼarène que pour une lutte à mort, une extravagante offrande aux peuples qui se nourrissent de pain et de jeux.

Le triomphe des vainqueurs s’affiche sur les trophées en relief mais, ironie du sort, le support s’effrite sous la charge des ans : les glorieux insignes demeureront-ils ? Sic transit gloria mundi semblent confirmer les grues laborieuses tout à la construction de nouveaux théâtres destinés à abriter de modernes exploits. Il en est pourtant qui ne fanent pas, ce sont les lauriers de la romanité.

Ce tir dans la lucarne, quelle prouesse ! Les hérauts sʼépoumonent, les banderoles se déploient, le public hurle ! Le vacarme retentit jusqu’au sommet des flèches, jusqu’aux extrémités du temple. On jette aux héros des brassées de fleurs qui prennent brusquement racine, la loge dʼhonneur se fend sous lʼémotion, des gradins sʼéboulent vers le terrain pour mieux approcher la performance. Mais… on entend soudain plus que les blocs rouler et la végétation croître. Des hourras fantômes se répercutent sur la pierre ternie. Et jʼai rouvert les yeux sur les décombres.

Le soir tombant, les vestiges du jour révèlent la fragilité des orgueils. L’ombre souligne la fissure, le ciel pénètre les brèches, la lumière rasante frôle la lèpre des murs. Dernier tableau d’un drame romantique, la ruine s’étale, elle expose ses membres brisés et sa peau meurtrie, oublie toute pudeur en dévoilant d’irrémédiables plaies. La beauté demeure. Jadis éclatante, elle subsiste dans une poignante douleur. Mais que fera la nuit de ces lambeaux ?

Rien ne se perd, tout se transforme. Hier occasion de délassement et de de négociations entre pairs, aujourd’hui voué à brasser du linge et du savon au rythme des battoirs, le détournement du bain romain vaut bien celui du stade de Dortmund, désormais consacré à une mystérieuse industrie sous les cheminées et les cahutes. Les nostalgiques prendront les draps étendus pour des velums blancs, les cheminées pour des hampes portant haut les couleurs des équipes. C’est une question de point de vue, celui de l’imagination.

 

Géraud Soulhiol réagit

« Qu’avait en tête Hubert Robert au moment de peindre ses toiles? Peut-être le souvenir de ses années passées à Rome, ou sa visite sur les fouilles de Pompéi ? Sans doute le sentiment que nous passons notre existence à évoluer au milieu de ruines, accomplies ou futures. Ses représentations, entre paysage et scène de genre, nous font entrer dans cette réappropriation humaine des vestiges de passés glorieux. L’architecture monumentale étant souvent le dernier vestige d’une civilisation, Hubert Robert était sûrement archéologue de sa propre époque…

Il y a aujourd’hui dans les stades l’impression de revivre une époque, celle romaine « du pain et des jeux » - le Colisée de Rome d’ailleurs nous la rappelle. À la différence qu’à l’heure actuelle cette multiplication des enceintes sportives est mondiale. Il y a même des Colisées modernes, comme à Valence en Espagne, où un projet de stade (le Nou Mestalla) a été abandonné pendant sa construction, son squelette en béton trônant aujourd’hui au milieu de la ville.

Je pense que les stades sont les ruines de demain. Mais mon travail de dessin dans la série Arena n’a pas pour but de représenter simplement les stades actuels sous forme de ruines, mon travail consiste davantage à les transformer, les travestir, pour créer des collisions architecturales, dans un dialogue entre impression de passé, présent et futur. Présenter ces architectures à l’état de ruine me permet de mettre le regardeur dans la peau d’un archéologue, pouvant par lui-même explorer. »

 

OEUVRES :

Géraud Soulhiol, Giuseppe Meazza (Milan), 2010 / Hubert Robert, Ermite priant dans les ruines d'un temple romain, environ 1760

Géraud Soulhiol, Parc des Princes (Paris), 2010 / Hubert Robert, Le Colisée de Rome, 1780-1790

Géraud Soulhiol, Luigi Ferraris (Gênes), 2011 / Hubert Robert, L'arc de triomphe et le théâtre d'Orange, 1787

Géraud Soulhiol, Camp Nou (Barcelone), 2010 / Hubert Robert, Personnages dans une baie à Saint-Pierre de Rome, 1764

Géraud Soulhiol, Emirates Stadium (Londres), 2009 / Hubert Robert, Ruines avec un obélisque au fond, 1775

Géraud Soulhiol, Signal Iduna Park (Dortmund), 2010 / Hubert Robert, Ruines d'un bain romain et blanchisseuses, 1766

 

Par Thomas Lapointe. Textes Camille de Forges.