FELICE VARINI - Suite en échos de couleurs

Entre la Cité de la musique et le Zénith, les pièces picturales de Felice Varini réorchestrent la Villette en suites. Ce peintre atypique éclate le traditionnel cadre de la toile en une symphonie de couleurs et de formes, déployée en anamorphose dans les trois dimensions de l’espace. De la grande halle rythmée d’arcs orangés aux salles du pavillon Paul-Delouvrier, chorégraphiées de figures géométriques colorées, le spectateur se bal(l)ade dans de métamorphiques tableaux, partitions de musique visuelle aux mille résonances possibles.

Entre – Pourquoi cette volonté de sortir du cadre de la toile, d’éclater la peinture dans les trois dimensions de l’espace ?

Felice Varini – L’évidence de s’affranchir du cadre s’est imposée par la nature de ma pratique. Il y avait l’envie de s’affranchir de tout académisme, y compris celui d’une certaine modernité ; l’envie aussi d’impliquer le corps du spectateur de façon plus complète et plus excessive et de jouer avec le lieu d’exposition d’une manière définitive. J’arrive dans un lieu et je reste en relation directe avec le lieu de la monstration.

Avez-vous des types d’espaces de prédilection pour créer vos œuvres ?

Quand j’ai commencé à travailler de cette façon, l’idée était de pouvoir le faire dans n’importe quel lieu, qu’il soit beau ou moche, à partir du moment où c’était un lieu habitable, fréquentable. Je prends toujours le lieu tel qu’il est, je ne le modifie jamais. En 1978, j’ai commencé par une enfilade de chambres de bonnes. Au fur et à mesure que j’ai progressé, j’ai eu de plus en plus de propositions, d’invitations. Du coup, les lieux sont devenus de plus en plus variés. L’urbain est arrivé lentement mais est devenu de plus en plus fréquent dans les années 1990.

Pour ce qui est de la Villette, le lieu est simplement arrivé à un moment donné. Si j’en regarde l’architecture, il y a plein de défauts. Mais je me mets en activité, je cherche comment travailler et au final, à la faveur de la peinture, je trouve que ça devient un lieu extraordinaire… A la base, cette salle [le pavillon Paul-Delouvrier] n’est pas pensée comme un musée, une galerie d’art, et pourtant ça en devient une.

Je n’ai pas a priori de rêve de travailler sur un lieu particulier. Dans la journée, quand je me balade en ville, je ne me projette nulle part, je vis ma vie normalement ! Et je n’ai jamais refusé de travailler quelque part à cause des contraintes relatives au lieu lui-même. Heureusement, chaque lieu a ses caractéristiques, ce qui est intéressant, c’est le réel.

Comment réagissent les passants quand vous investissez leur ville ?

Lorsque j’ai travaillé à Salon-de-Provence, il fallait faire tout un cheminement pour parvenir jusqu’au point de vue, situé au niveau du château. Dans la ville, il y avait mes assistants, les gens venaient leur parler, poser des questions. C’était un centre-ville sans voitures, on a vite été repérés… Au départ, les gens étaient interloqués, et au fur et à mesure, ils voulaient en savoir plus. Et, à la fin, ils ont participé d’une manière positive à l’œuvre ! En général, même s’il est vrai que parfois les gens appréhendent notre intervention de façon assez agressive, au final, ce sont ceux qui étaient les plus agressifs au début qui, une fois qu’ils ont compris l’œuvre, en deviennent les meilleurs défenseurs, les médiateurs. Cela m’était aussi arrivé à Saint-Etienne. Des habitants du centre-ville venaient régulièrement me voir, me poser des questions, demander des explications… Et puis finalement, certains m’ont dit merci une fois l’œuvre terminée, parce qu’ils trouvaient qu’ils avaient redécouvert leur ville. Mais ce n’est pas quelque chose que je contrôle. Ce sont les gens qui viennent me dire que mon travail leur a fait voir leur lieu de vie avec un regard plus affiné, moi je ne contrôle pas du tout ça. Une fois que la pièce est en ville, les gens en deviennent très facilement propriétaires.

Est-ce que l’on peut dire que vos œuvres sont éphémères ?

Non, mes pièces ne sont pas éphémères. Elles vont être décrochées, mais elles ne vont pas disparaître. Pour chaque pièce, il y a un protocole pour qu’elle puisse réapparaître un jour ailleurs. Il y a un certificat à la manière des pièces de musique ou de théâtre. De cette façon, les pièces peuvent être réactualisées quelque part, elles peuvent réapparaître ailleurs. Nombre de mes pièces ont été réactualisées plusieurs fois dans des lieux différents. Il y a une idée qui est donnée, les conditions qui sont décrites, les positions du point de vue, etc., et à partir de là je peux les réactualiser. Cela dit c’est comme en musique, c’est à chaque fois une autre histoire selon l’endroit, de la même façon qu’une même partition varie selon l’interprète. La question de l’actualisation se retrouve très bien en musique, car là aussi, selon le lieu, les sonorités seront différentes. La comparaison avec le son est parfaite : d’un lieu à l’autre, on n’a jamais les mêmes sonorités, et on n’a jamais les mêmes volumes.

Le mot « suites », dans le titre « La Villette en suites », évoque justement le vocabulaire de la musique. Est-ce que vos peintures peuvent en un sens être comparées à des suites musicales ?

Toute mon œuvre est une suite de suites ! A Nantes, j’avais déjà intitulé une exposition « Suite d’éclats ». Il y a un livre que j’ai fait en 1993 : 46 pièces à propos et suite. C’est la troisième fois ici que j’emploie ce mot. Et puis, à la Villette, la musique, c’était tellement évident, entre la Cité de la musique, le Zénith, le conservatoire, les concerts… En règle générale, c’est l’espace qui me donne un rythme. Je provoque quelque chose pour que ça apparaisse. C’est comme quand on crie dans les montagnes, l’écho ricoche d’une certaine manière, imprévisible. La peinture aussi est dans une sorte de « ricochement ».

Une de vos expositions en 2012 se nommait « Neuf triangles dansants ». Est-ce qu’il y aurait également quelque chose de l’ordre de la chorégraphie dans vos œuvres ?

Dès que je suis dans un espace, je me déplace, et dès que je me déplace, les formes se déforment et sont dans un perpétuel mouvement de métamorphoses. Ce qui se passe, c’est que je travaille avec un point de vue mais ensuite les spectateurs se déplacent, « dansent » autour de ce point de vue. Je suis le seul artiste qui sait faire danser les gens avec la peinture et sans musique ! Tout bouge, ce n’est pas de l’ordre de la contemplation. Mais ça c’est une conséquence, je n’ai pas « cherché » à le faire. Chaque partie peut être appréhendée de façon autonome. Tout ceci ne sort pas par la souffrance mais par le plaisir de la vie. L’espace est toujours en train de changer de réalité, on est dans une lumière évolutive. Ici, à la Villette, les feuilles n’ont pas encore poussé sur les arbres, quand ce sera le cas, ce sera une autre ambiance, les murs ne seront pas si blancs, il y aura une dominante verte… Ça fait partie de la balade dans mon tableau. Tout vit de tous côtés, tout me dépasse de tous les côtés.

Propos recueillis par Céline TORRENT

OEUVRES

1. Trois ellipses ouvertes en désordre, Hasselt, 2014. Photo : Kristof Vrancken.

2. Quatorze triangles percés/penchés, Paris, 2015 (Exposition « La Villette en suites », parc de la Villette, Paris). Photo : André Morin.

3. Double disque évidé par les toits, Salon-de-Provence, 2013. Photo : André Morin.

4. Rouge jaune noir bleu entre les disques et les trapèzes, Paris, 2015 (Exposition « La Villette en suites », parc de la Villette, Paris). Photo : André Morin.

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