FRANCIS HALLE - Structures organiques

Francis Hallé me reçoit chez lui, à l’heure du petit déjeuner, entouré de nombreuses plantes exotiques. Tout en devisant, il goûte un peu de nectar de minuscules fleurs blanches de hoya. Botaniste passionné, il a passé sa vie à explorer les forêts tropicales, à l’aide notamment du radeau des cimes, une construction ultralégère permettant aux scientifiques de se poser directement sur la canopée. Des décennies de recherches l’ont conduit à étendre le regard qu’il porte sur la forêt, organisme aux qualités surprenantes, dont il poursuit l’exploration. Suivons-le et essayons de comprendre : qu’est-ce qu’un arbre ?

ENTRE – Vous avez listé vingt-deux architectures de plantes, pouvez-vous nous expliquer ce que sont ces architectures ?

Francis Hallé – Prenez par exemple un sapin, c’est un arbre qui a une certaine forme pour capter la lumière. Le palmier en a une autre, et le peuplier une autre encore. De la même manière, les arbres ont des formes de floraisons, et donc de sexualité, différentes. En s’intéressant à ces questions, on constate que les arbres se partagent alors en vingt-deux modèles architecturaux, qui se définissent selon les critères suivants : la verticalité ou l’horizontalité des branches, le mode de croissance des tiges, la disposition de l’inflorescence. Ces structures sont une constante pour chaque espèce, quelque soit la variabilité de l’environnement [voir le tableau]. Mais je viens cependant tout juste d’en découvrir deux nouvelles.

A propos de l’évolution des arbres, vous évoquez les « unités réitérées ». Un terme un peu spécifique…

Oui, « unités réitérées », c’est un terme scientifique ; je préfère dire qu’un jeune arbre pousse sur un arbre adulte. Par exemple, cet érable qui pousse devant ma fenêtre, on lui a coupé sauvagement une branche, eh bien, à partir d’un bourgeon dormant, un petit arbre a poussé : mon érable est devenu une colonie. Ces petits arbres qui poussent sur un grand arbre ont leurs racines imbriquées dans la partie humide de l’arbre porteur et finissent par rejoindre ses racines. Les unités réitérées peuvent pousser sous la forme de drageons, de rejets. Mais certains arbres sont incapables d’en produire, comme les palmiers par exemple.

Les arbres possèdent-ils des moyens de communication ?

Oui, ça c’est tout à fait intéressant. Il y a trente ans, les gens auraient ri à cette question. La première découverte a été faite à Pretoria par Van Hoven en 1990. Il remarqua que les gazelles qui mangeaient des acacias changeaient d’arbre toutes les vingt secondes. Pour quelles raisons ? Il se rendit compte que les feuilles des acacias devenaient toxiques lorsque les gazelles s’en nourrissaient. Mais le plus étonnant était que les arbres se trouvant sous le vent de celui qui avait été attaqué devenaient également toxiques. Ce qui voulait dire que l’acacia attaqué prévenait les autres au moyen d’un gaz, qu’on analysa plus tard comme étant de l’éthylène.

Les acacias sont donc solidaires…

Maintenant de nombreux laboratoires travaillent sur ces questions de communication. Un laboratoire italien s’intéresse à la question de savoir si un arbre sait s’il est isolé ou proche d’un autre arbre. On a pu mettre en évidence que deux arbres de la même espèce étalaient leurs racines dans toutes les directions, tandis que, dans le cas de deux arbres d’espèces différentes, les racines partent dans des directions opposées comme si elles se partageaient le territoire. Pour comprendre les mécanismes de cette communication, les chercheurs ont d’abord pensé à l’ombre de l’arbre et ont installé des murs entre les arbres, mais cela ne changeait en rien le placement des racines. Puis ils ont mis les arbres sous cloches (ces expériences se mènent sur de petits arbres) afin de déterminer s’il s’agissait d’un gaz émanant des arbres comme avec l’acacia. Finalement, ils sont arrivés à l’hypothèse suivante : la communication serait faite par le bruit de l’arbre qui pousse, car les arbres ne cessent jamais de croître. L’arbre émet, selon son espèce, un bruit provoqué par le frottement de ses cellules les unes contre les autres lors de la pousse. Ce bruit, évidemment non perceptible par une oreille humaine, explique le fait qu’un arbre sente la présence d’un autre arbre et puisse même savoir s’ils sont ou non de la même espèce.

Vous parlez aussi de timidité entre les arbres…

Oui, certains arbres, par exemple les pins parasols, laissent un espace entre leurs canopées. Leurs branches ne s’entrecroisent jamais lorsqu’ils sont de la même espèce. En revanche, lorsqu’une espèce timide est à proximité d’un arbre d’une espèce différente, l’entrecroisement se fait, les branches se rencontrent. Pour quelle raison cette timidité entre arbres d’une même espèce ? On l’ignore, même si des hypothèses ont été émises, comme par exemple le fait de ne pas laisser passer un herbivore telle une chenille d’un arbre à un autre. Pourtant les espèces qui n’ont pas cette timidité vivent tout aussi bien.

Cette timidité a-t-elle lieu aussi au niveau des racines ?

Oui, pour certaines espèces. Parfois la timidité se fait uniquement au niveau des racines mais pas au niveau des branches, ou l’inverse.

Qu’en est-il des champignons ? Quelle relation entretiennent-ils avec l’arbre, en particulier ses racines ?

Un arbre en bonne santé est toujours en symbiose avec un champignon. Celui-ci, relié aux racines, va aller chercher l’eau qui se situe trop loin pour les racines de l’arbre. Mais la symbiose est nécessaire au champignon puisque en échange l’arbre va lui fournir de l’énergie sous forme de sucre.

Chose étonnante, il pourrait y avoir une variation du génome, au sein d’un même arbre. C’est-à-dire qu’un arbre porterait en lui non pas un mais différents ADN !

Oui, c’est le cas pour certains arbres comme l’if du Canada. Cet arbuste émet des clones qui ont des génomes différents. Pour quelle raison ? L’hypothèse est qu’en ayant différents génomes il serait plus apte à s’adapter aux variations climatiques.

Il serait donc capable de résister au changement climatique que nous sommes en train de vivre ?

Certains arbres ont connu de nombreux changements climatiques. Le temps des arbres n’est pas le même que celui des animaux ou de l’être humain. La différence de génome est connue dans le milieu de l’arboriculture même si elle n’est pas nommée ainsi. Parfois, les arboriculteurs trouvent une nouvelle variété de fruits sur la branche d’un arbre qui donne d’habitude des fruits « classiques ». C’est ce qui s’est passé par exemple pour le pamplemousse rose. Tout d’un coup, ce nouveau fruit a été trouvé sur une des branches de l’arbre ; il suffit alors de propager cette mutation par greffage.

La lune exercerait une attraction sur les arbres…?

Oui, d’ailleurs l’histoire des savoirs botaniques le démontre. Il y a longtemps, les anciens, notamment les Arabes d’Andalousie, tenaient des registres sur l’influence de la lune sur les plantes. Puis on a délaissé ce savoir, on ne s’en est plus préoccupé. Récemment, des laboratoires ont pourtant fait des recherches en ce sens et ont pu démontrer, en plaçant des capteurs sur le tronc, que les arbres réagissaient aux marées : leurs troncs s’élargissent (on parle ici en microns) suivant le rythme des marées, et même, l’élargissement est plus intense lors des vives-eaux que pendant les mortes-eaux.

Comment fait l’arbre pour se nourrir ?

L’arbre est autonome, il n’a pas besoin de se déplacer, il reçoit sa nourriture ainsi, en une pluie de soleil.

Comment pourrions-nous vivre comme eux, d’amour et d’eau fraîche ?

Il faudrait que nous devenions verts ! Nous n’aurions alors plus qu’à rester au soleil pour nous nourrir. Ce qui m’intéresse, c’est de rapprocher les animaux, dont nous sommes, et les arbres. Certains animaux réussissent à leur ressembler ! Notamment une méduse qui se nourrit de microalgues et qui garde les cellules pigmentaires lui permettant de se nourrir de soleil.

Quelles sont les forêts françaises primaires les plus touchées ?

C’est simple, à la Réunion, il n’y en a plus, en Martinique non plus, en Guadeloupe, un petit peu. Et en Guyane, ce n’est pas l’abattage, mais l’orpaillage qui détruit la forêt primaire. La recherche de l’or amène les hommes à utiliser une eau à haute pression qui enlève la terre. Un arbre coupé peut repousser, mais un arbre sans terre, c’est fini.

Que pourrions-nous tirer comme enseignement des arbres ?

Nous manquons de respect à leur égard. Je ne vois pas de différence entre couper la patte d’un chien et couper la branche d’un arbre. Bien sûr, l’arbre, on ne l’entend pas crier. Ce qui me scandalise aussi, c’est que l’Etat finance des entreprises françaises via l’Agence française de développement pour abattre des arbres et déforester les pays tropicaux.

Quels sont encore les mystères que vous cherchez à percer ?

J’aimerais comprendre pourquoi il y a toutes ces architectures. L’arbre a juste besoin de soleil, mais pourquoi a-t-il besoin de suivre une architecture particulière ?

PROPOS RECUEILLIS PAR FANNY MEESCHAERT, AVEC L'AIDE D'ANNA SERWANSKA

ILLUSTRATIONS : Hélène Barrier