GEORGES ROUSSE - Du vertige topographique au vestige photographique

A l’occasion de l’exposition Utopies partagées, les murs du Plateau se partagent en autant de fenêtres ouvertes sur un imaginaire utopiste. Sur les clichés grand format, issus de trente années de travail à travers le monde, de Bourgoin-Jallieu à Bombay, en passant par Palerme, Houston, Montréal, se télescopent les multiples talents artistiques de Georges Rousse,  photographe mais aussi architecte, sculpteur, dessinateur… et poète, métamorphosant le réel le plus brut à travers le filtre de l’anam-or-phose. Au cœur des « lieux vides », selon les mots mêmes de Georges Rousse, qu’il investit – bâtisses désaffectées, cellules de prison,  théâtre calciné ou bidonvilles –, son subjectif objectif perce des trouées de rêve. Voyant, au sens poétique du terme, Georges Rousse accomplit de vestigineuses métamorphoses, du hasard d’un vestige au vertige de son regard.

Mumbai, 2014 (making off) © Sandra Calligaro

ENTRE– Est-ce que l’anamorphose est un outil servant la métamorphose d’un lieu ?

Georges Rousse  L’anamorphose est une forme qui n’existe qu’à partir d’un point de vue précis, c’est une illusion d’optique. C’est moi qui organise la métamorphose du lieu. Dans celle réalisée au cœur d’un appartement de boulanger à Chasse-sur-Rhône en 2010, si vous regardiez le plafond réel, hors du cadre de la photo, vous verriez qu’il y a un mètre cube entier de toiles d’araignées ! Le fait de repeindre partiellement le plafond lui donne une autre forme. Par ailleurs, je réalise des photos grand format, car je veux que l’on puisse se projeter à l’intérieur de cet espace.

Montréal, 1997 © Georges Rousse/ADAGP

Quel est votre rapport aux vestiges ?

Je suis intéressé par la ruine. à Nice, dont je suis originaire, il y avait à la fois des ruines militaires, les blockhaus, et des ruines de l’Antiquité grecque. Ce sont deux éléments qui m’ont marqués, la ruine antique et la ruine contemporaine. Quand j’ai eu mon premier appareil photo, c’est ce que j’ai eu envie de photographier.

Chasse-sur-Rhône, 2010 © Georges Rousse/ADAGP

Quand on parle de « vestiges », on pense spontanément à l’Antiquité et non pas aux espaces urbains désaffectés… Est-ce que vous permettez grâce à votre travail de faire apparaître ces lieux urbains abandonnés comme des « vestiges » au sens noble, antique du terme ?

Je dis toujours que je suis une sorte d’archéologue dans la mesure où je m’intéresse à une architecture qui n’intéresse plus personne, des lieux que l’on laisse s’effondrer. Au début, c’était une protestation. Dans les villes, il y a des no man’s lands qui ne font que servir les spéculateurs. J’ai travaillé au début dans des lieux neufs, parfaitement habitables, mais abandonnés en raison de cette logique spéculative. Au début, c’était donc une protestation, et aussi une volonté de mémoire. J’ai photographié des lieux qui allaient être détruits. Ensuite, ils sont devenus mon atelier. Un lieu abandonné dans une ville est un espace où on peut entendre toute une vie… J’ai essayé de transformer ces lieux en quelque chose d’autre, en espace de poésie.

Chambéry, 2008 © Georges Rousse/ADAGP

Justement quel est votre rapport à la poésie ? Y a-t-il des poètes qui vous inspirent plus particulièrement ? Peut-on dire que votre travail consiste à habiter le monde non seulement avec un appareil photographique mais également avec tout un imaginaire poétique ?

à plusieurs reprises, j’ai tenté d’introduire l’écriture dans mon travail. J'apprécie beaucoup  des poètes comme Jaccottet, Du Bouchet, Bonnefoy, Rilke… Je me suis interrogé surtout à partir des textes de Du Bouchet, car il s’agit d’une poésie très plastique. De même, je m’intéresse aux haïkus japonais, qui grâce à la calligraphie décrivent la situation d’un homme dans le paysage [le haïku, court poème japonais de trois vers, joue autant sur le sens des mots que sur l’écriture elle-même, celui-ci étant calligraphié en une ou trois lignes verticales, ndlr]. Je me demande alors comment moi je peux arriver à être aussi sensible que le poète, comment écrire dans l’espace comme sur une page blanche. Si j’écris « aube » ou « terre », cela ne signifie pas grand-chose. Alors que si j’écris « Eos », qui est la déesse de l’aube, ou « Gaia », la déesse de la terre, tout un monde s’ouvre. Le mot « Eros » également. Il y a un contraste entre les photos qui sont lissées, propres, et les lieux photographiés qui ne sont ni propres ni lisses. Les lieux sont là avec leur passé, leurs odeurs, des lieux de rencontres, où l’on croise des clochards, des gens qui viennent se droguer, des groupes de jeunes, des couples… « Eros » est un bon reflet de la situation d’un endroit, entre amour et mort. J’ai réalisé des œuvres où j’écris partout, du sol au plafond. Et j’écris également dans mes carnets…

Station sanitaire, Marseille, 2013 © Georges Rousse/ADAGP

L’installation reste-t-elle en place après la photographie ? Le lieu est-il transformé de façon durable pour les gens vivant près de l’endroit où a été montée l’installation ?

Non, l’installation ne perdure pas car ce sont des endroits qui sont sur le point d’être détruits ou transformés. C’est un lieu que je découvre, donc pour moi, cela ne change rien. On m’avait demandé de venir travailler dans un théâtre qui a pris feu, ce qui évidemment m’a beaucoup plu. C’était un espace totalement calciné, fondu, tordu… J’y ai imaginé un carré, auquel j’ai mis le feu au moment de prendre la photo. Un moment émouvant pour les habitants du quartier, même s’ils n’étaient pas autorisés à y pénétrer à ce moment-là, notamment pour des raisons de sécurité.

Lyon, 2012 © Georges Rousse/ADAGP

Dans votre œuvre, les clichés sont généralement pris à l’intérieur d’un bâtiment. Vous arrive-t-il de travailler en extérieur ?

Je travaille la plupart du temps à l’intérieur et sans public, c’est un choix. Quand je vois une architecture abandonnée, j’ai envie de rentrer à l’intérieur. Ce qui m’intéresse depuis un moment, c’est d’utiliser le bâtiment comme une matière, et de le découper, comme le fait un sculpteur avec son bloc de pierre. Par exemple, toujours sur la même photo à Chasse-sur-Rhône en 2010, j’ai cassé le plafond, j’ai littéralement découpé l’espace. 

Chasse-sur-Rhône, 2011 © Georges Rousse/ADAGP

Votre démarche me rappelle celle de Fabrice Guillot, le chorégraphe de la compagnie Retouramont. Cette compagnie de danse contemporaine investit également des espaces urbains abandonnés, désaffectés ou tout simplement ignorés. Les danseurs proposent une nouvelle façon d’habiter ces lieux, à la verticale, en tendant des cordes entre les façades d’immeubles, sur les ponts de viaducs d’autoroute… Avez-vous déjà pensé à intégrer dans votre travail des arts du mouvement comme la danse ?

En soi, ce serait intéressant. Mais quand j’ai commencé à travailler dans des lieux abandonnés, il n’y avait pas de public. Je dois avouer que j’ai une attitude un peu « sauvage » par rapport à ces lieux. C’est mon atelier. Donc, pendant les dix premières années, je n’ai fait que ça. Mais, en 1995, j’ai été invité à travailler à Kobe après le tremblement de terre. Il y avait une volonté de la part des Japonais de regarder les ruines d’une autre manière. J’ai proposé aux habitants de venir travailler avec moi. C’est à partir de ce moment-là que j’ai trouvé particulièrement intéressant de faire intervenir la population locale, et notamment des jeunes (à Bombay comme en Rhône-Alpes), dans plusieurs de mes réalisations. Mais cela reste très lié à des projets particuliers, et je ne souhaite pas créer des interférences avec un chorégraphe, me lancer dans des collaborations. On rentre alors dans des discussions… Moi, je suis dans mon appareil photo ! Je me sens plus fort quand je ne parle pas que quand je parle !

Mumbai, 2014 (making off) © Sandra Calligaro

Propos recueillis par Céline Torrent

www.georgesrousse.com