GILLES MAZZUFFERI : "Je cherche à percevoir le pont entre conscient et inconscient"

Au sortir de sa dernière exposition intitulée PlastiForm (du 17 novembre au 15 décembre 2012 à ICI Montreuil), la revue ENTRE retrouve Gilles Mazzufferi dans son atelier. Le temps d’un café dosette, place au grand déballage.

ENTRE Qui es-tu ? D’où viens-tu ?
Gilles Mazzufferi Je pratique la photographie depuis 1991. Je garde de mes débuts en milieu industriel le goût de la lumière du studio et l'obscurité où l’on se sent laborantin. Je suis également passé par trois ans de Conservatoire, où j’ai étudié l’harmonie. Ce sont ensuite les modules thérapeutiques    qui m’ont conduit vers la lecture des thèses de Carl Jung, qui me suivent jusqu’aux différents travaux et projets que je mène aujourd’hui.
Je cherche à percevoir le pont entre conscient et inconscient, visible et invisible. En bien des points, on peut dire que toutes les altérités m’interpellent. Je me sens alchimiste, moins inspiré par « le monde de l’art » que par les approches sensibles proposées par la musique, la littérature, le chamanisme ou la psychologie analytique et les idées religieuses…  Lorsque je parle « d’idée de non-finitude », nous pouvons prendre autant l’exemple de la série PlastiForm que de la série Diatome, que de la musique etc. ; les images prennent un rythme qui est propre à chacun sans devenir un système de causalité de référence collective. Nous faisons face à des objets fluctuants, en prise à de multiples interprétations. Mon travail « vient » de là !

ENTRE Que penses-tu du concept freudien de l’artiste masculin, qui présuppose que le mâle, incapable de donner physiologiquement naissance, donne vie à des créations pour marquer ce monde de son empreinte et ainsi s’inscrire dans une forme de prolongement ?
GM Freud parle là de « part de féminin sexué », en supposant qu’on peut appliquer cette part à ceci ou cela. Je préfère l’idée « d’anima mundi » - ce qui anime le monde - de la représentation féminine au sein de l'imaginaire de l'homme, qui m’autorise à envisager l’équilibre propre tant à mon côté «masculin» qu’à mon «féminin».
Cette "grande image" qui circule d’après Jung dans l'inconscient collectif rend à mon sens possible l’idée d'un homme intégral, qui ne se refuse pas à son moment historique. L’important, c’est l’équilibre en soi, pas d’accoucher d’un alien.

ENTRE Tu procèdes par strates, en augmentant la matière. Jusque dans certains choix de titres, qui rappellent le système de classement du naturaliste Carl von Linné. Est-ce que tu sais pourquoi ?
GM L’idée de naturalisme est séduisante même si j’estime davantage Groddeck et sa vision de l'homme défini comme substance à l'idée de "race" formulée par von Linné. De la même manière, je trouve son idée de nouvel Adam répertoriant les créations du "Père" assez intrigante…
De là, il est vrai qu’à la manière d’un "archiviste synthétique" je transmue des strates de référence, des transparents de réserve inconsciente. Toutes les enveloppes produites par la société de consommation n’ont pas véritablement d’autre avenir que celui de polluant. C’est négliger leurs différences plastiques, oublier qu’elles constituent également un matériau de base vers le multiforme.
J’aime assez l’idée que mon travail participe à la transmutation de ces matériaux, car on néglige tous l’impact de ces enveloppes sur notre quotidien. C’est aussi pour moi une façon de revenir à la psyché, au débat conscient/inconscient que chacun peut expérimenter sans nécessairement y songer.

ENTRE Comment situer la place/le rôle que la photographie occupe/joue dans ton travail ?
GM A l’heure du numérique triomphant rappelons-nous que les bobines photo sont avant toute chose du plastique, que l’objet final -la photographie- n’est qu’une émulsion. Quand je peins la mue plastique de tel ou tel objet, je trouve le geste proche d’une œuvre passée au révélateur. D’un côté la magie des sels d’argent qui montent, d’un autre un développement à la bombe, où la lumière émane des couleurs.

ENTRE Et la musique ? Faut-il considérer chez toi une forme d’harmonie plastique ?
GM J’envie l’intemporalité musicale, la façon dont quelques notes mettent le temps social en jeu. Ce vide instinctif que l’on retrouve au point de rencontre de verticalité et d’horizontalité tandis qu’un morceau se déroule.
Mon travail ambitionne la matérialisation de ce point de rencontre, entre réel et imaginaire, conscient et inconscient.

ENTRE Es-tu un artiste engagé ?
GM Bien sûr, mais qu’est-ce que ça veut dire ? Je suis engagé, d’accord. Mais vers où ? Parle-t-on de politique ? Ne parle-t-on que de ça ?
Je crois l’art un engagement opposé aux valeurs étatiques, en faveur de la singularité individuelle. Je vois cet engagement comme une réflexion sensible entre un support et son regardant. J’espère que mon art engage celui qui le regarde.

INGREDIENTS:

www.gilles-mazzufferi.com

APPORTS JOURNALIERS RECOMMANDES:

En écoutant Olivier Messiaen
Carl Jung, Présent et Avenir, les racines de la conscience
Mircea Eliade, Images et symboles
Jacques Bril, Un crépuscule incertain, réflexion prospective sur la culture occidentale
Gilbert Durand, Introduction à la mythodologie
Oliver Sacks, Musicophilia
Groddeck, Le livre du ça
 

Propos recueillis par Jack Tone

Visuels :

- PlastiBag - 2011 - 100 x 98 cm. Réf : PB 09 - 6 exemplaires

- Sans titre, extrait de la série Diatome

- PlastiFloor - 2011 - 160 x 90 cm. Réf : PF 06 - 6 exemplaires

- PlastiBag - 2011 - 180 x 63 cm. Réf : PB 06 - 6 exemplaires

- Sans titre, extrait de la série Diatome

- Sans titre, extrait de la série Diatome

- PlastiBag 2011 - 68 x 66 cm. Réf : PB 03 - 6 exemplaires