Heather Dewey-Hagborg : visionnaire étrangeté

Lorsque Heather Dewey-Hagborg arpente les rues de Brooklyn, ce n’est pas en quête de passants comme modèles réels, mais de traces de leurs passages comme matériel de modélisation virtuelle. Et l’ADN prélevé sur un mégot (ou autre relique salivaire) de révéler, par une opération de voyance génétique, le visage de son étranger propriétaire ! Etranges masques issus d’intimes vestiges… Fi du dessin et de la photographie, place à la biologie moléculaire et à l’informatique. Et l’art séculaire du portrait de devenir science visionnaire du « portrotype » ?

Heather Dewey-Hagborg : « C’est en remarquant un cheveu coincé dans la fissure d’un cadre que j’ai soudain pris conscience du fait que j’étais entourée, saturée de matériel génétique. C’est ainsi qu’est née l’idée de Stranger Visions. Pendant mes trajets quotidiens en ville, je collecte des cheveux, des ongles, des mégots, des chewing-gums mâchés… Nous laissons traîner partout notre ADN, des indices de ce que nous sommes, sans même nous en rendre compte ! J’emmène ces échantillons dans un laboratoire d’extraction d’ADN et me focalise ensuite sur certaines régions du génome, en particulier l’origine ethnique de la lignée maternelle, le sexe, la couleur des yeux. Ces informations sont ensuite rentrées dans un programme informatique que j’ai créé : un prototype correspondant aux donnés génétiques est alors créé virtuellement, puis imprimé à l’aide d’une imprimante en 3D. » 

Etranges visions d’étrangers 

« L’ambiguïté du terme strange me plaît. Il désigne aussi bien l’inconnu que ce qui est bizarre. Quant au terme visions, je l’ai choisi car il possède une connotation vaguement mystique, religieuse. On peut établir un beau parallèle avec la façon dont on perçoit la science dans la culture occidentale comme faisant office d’autorité religieuse. Et puis, vision, c’est bien sûr proche de visualization, ce qui veut bien dire ce que cela veut dire ! »

Science (plutôt que) fiction

« Beaucoup de visiteurs aiment à penser que, quand je crée un portrait, j’imagine l’histoire de la personne, je recrée un personnage de fiction. Or en réalité, pour moi, il s’agit avant tout d’une démarche conceptuelle. Je me contente de reconstituer un prototype issu de pures données scientifiques. »

Le portrait et son modèle : intimes étrangers

« Aucun de mes “modèles” ne s’est jamais reconnu ! Je parle généralement d’un “air de famille” plutôt que de ressemblance. En dépit des progrès de la science concernant les gènes de la morphologie faciale, il y aura toujours un écart significatif entre le portrait et le modèle réel, en raison de facteurs épigénétiques et environnementaux. Cependant, j’ai tenté l’expérience de réaliser mon propre portrait. Et j’ai été agréablement surprise de voir à quel point il était ressemblant ! En fait, il n’est pas exactement “comme moi”, mais nous avons beaucoup de points communs. Comme si nous étions cousins : la peau pâle, des taches de rousseur, des origines nord-européennes, les yeux bleus… »

Oeuvres : Heather Dewey-Hagborg

Propos recueillis par Céline Torrent