Littoral écharpé - Anne Paulus

Puisant dans une grammaire picturale issue du monde minéral et de l’univers cartographique, Anne Paulus cherche les pulsations et les turbulences internes de l’acier qu’elle creuse à l’aide d’outils et d’acide. De son empreinte sur le papier apparaissent alors des territoires imaginaires, aux confins de la planéité et du relief, qui orchestre une plongée méditative spatiale et temporelle.

Le mur s’est effondré.

Il n’en reste presque rien. Un lambeau.

Tout est ouvert maintenant. La brèche ouvre mes yeux.

Ma vie est là, qui attend, enfin découverte, enfin libérée.

De part et d’autre des gravats, un paysage vierge sans fin.

Qui s’offre, qui appelle, qui hurle en silence son envie d’exister…

 

Je suis le marcheur. Je dois m’engager.

Peu à peu le nuage de poussière s’estompe, le flou disparaît.

Les dernières résistances s’effondrent.

Combien de temps me suis-je emmuré ?

 

Les restes sont là, tout fumant, usés.

C’est l’écorce de ma vie qui gît devant moi.

Faite de cadavres, d’ossements et de caresses abandonnées.

La route s’ouvre. Désertique, glaciale.

Aucun sentier à suivre, ni courbe ni relief qui se devinent.

Tout est blanc.

Vide ?

 

Je me retourne et contemple mes désastres, mes superbes chutes et mes éclats inespérés.

Sont-ils tristes mes trophées ?

Devant, tout m’appelle : l’inconnu, l’immensité.

 

Et mon sang ?

Les écorchures de la vie, elles, demeurent.

Elles sont le lien, liant d’hémoglobine, lignes d’horizon, transversales, traversant mon avenir et mes ruines.

De part et d’autre, c’est la seule couleur qui résiste, celle qui existe.

Ce bordeaux bien trempé.

Qui gicle de mon être malgré moi. Eclabousse ma vie et la ressuscite.

Mes blessures tordues deviennent les droites qui structurent ma perspective.

Non pas une mais plusieurs lignes d’horizons qui se superposent, étendent toujours plus l’étendu de Terre à parcourir.

Cherchant toujours plus à agripper le Ciel.

 

Anne Paulus réagit

La série d’estampes Plans Sécants est née d’un certain regard cartographique sur le monde, mettant en œuvre une construction issue de profils en long, mêlant coupes de territoires et droites de repères.

Toutefois, la septième pièce de cette série, Plans Sécants VII ou 10 octobre, se détache des précédentes. Plantée dans un format carré, l’empreinte de la matrice s’impose au regard, de façon frontale, suspendue, au dessus d’une ligne (ligne de vie ?) en un équilibre dont on redoute l’instabilité ; la chute menace… Que naîtra-t-il alors de cet effondrement ?

À ces considérations froides sur la construction de l’image, viennent  se superposer les turbulences  d’inspiration minérale des empreintes, si promptes à emmener le spectateur vers les champs de l’imagination voire de la méditation ; le vide éclatant du papier nu peut apparaitre alors comme un espace de mutation possible de la matière, un prolongement salutaire offrant des itinéraires au regard.

 

OEUVRE : Anne Paulus, Plans sécants VII ou 10 octobre. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

 

PERCEPTION : Fitzgerald Berthon