MICHAËL BORREMANS : "Je suis comme un pompier, quand il y a un feu je dois y aller"

Michaël Borremans dégage ce quelque chose qui fait qu’il plaît. On aime son accent belge, ses tournures de phrases. Un peu caustique et très franc à la fois. Un artiste qui guette son œuvre, jusqu’à ce qu’elle l’étonne. Qu’il y ait cette distance qui s’installe, qui l’emporte ailleurs. Une œuvre qui vaille pour la représentation, l’illusion de ce qu’elle présente et qui ouvre en même temps sur autre chose. C’est lorsque l’image renvoie à plusieurs signifiés qu’en émane une puissance évocatrice complexe. Borremans fait en sorte d’accueillir l’œuvre en lui. Un rituel, un lieu et… il attend. Il attend jusqu’à ne plus pouvoir tenir, jusqu’à ce que la jouissance créative le déborde. Et là on touche au sacré.

AUTOMAT (I)

« Cette œuvre, c’est un long projet. Au départ, il y avait une illustration avec une fille de face sur une table. C’est un petit dessin qui m’a inspiré pour faire un film. J’ai changé les motifs du chandail : au lieu des cristaux de neige, j’ai mis des lions flamands. Des motifs politiquement forts, pour rigoler un peu, pour relativiser, pour rendre le sujet plus innocent. Et la fille tourne. C’était une idée pour une sculpture vivante. Il s’agit d’un film, la fille n’est pas là physiquement. J’ai essayé de faire une sculpture mais c’était trop concret. Elle n’était pas dans un autre espace, elle était chez nous. La peinture représente la sculpture, qui est une mauvaise sculpture mais un bon modèle. Et là sur la peinture j’ai senti que c’était bon.

Je sens quand c’est bon, c’est intuitif. C’est quand ça m’excite, quand je suis surpris par ce que j’ai conçu, quand ça me surprend. Vous savez, je travaille pendant des jours avec les mêmes œuvres, j’en ai marre, alors quand ça me fait quelque chose, ça veut dire quelque chose, je suis convaincu de ça. D’ailleurs, je ne travaille que quand je le sens, que lorsque l’inspiration est là, je suis un artiste romantique. Il faut surtout que je sois proche de l’atelier pour pouvoir travailler à ce moment, je ne peux partir sur une île des Caraïbes à ne rien faire. Je suis comme un pompier, je dois être en garde, quand il y a un feu je dois y aller. »

Automat (I), 2008. Avec l’aimable autorisation de la galerie Zeno X (Anvers). Photo : Peter Cox


THE ANGEL

« Ici, c’est quand j’ai eu mon nouvel atelier à Gand, c’était bizarre. C’est une ancienne église, ça m’a mené à une autre concentration, c’est très intéressant. J’étais dans un magasin de carnaval, de déguisements. Je cherchais un truc pour un modèle. J’ai trouvé cette robe de princesse à la Disney, rose bonbon, kitchy, très longue, très mince. Je pense que ça peut être pour un homme ou pour une femme. Puis je vais à une soirée, je rencontre un ami dont la fiancée est une modèle connue au look androgyne. Je lui ai demandé de poser avec cette robe. J’étais très content. Mais comme elle était trop reconnaissable alors j’ai peint son visage. Pour influencer la perception. Et maintenant c’est comme un ange mort, ça donne des idées subliminales. Ça renvoie à des notions très universelles, le masculin/féminin, l’agressif et le doux. Cela a à voir avec le sexe, la race, c’est un mélange, une image qui unifie. C’est un grand format, il y a plein de choses, et en même temps c’est très vide, un peu à la Anish Kapoor. »

The Angel, 2013. Avec l’aimable autorisation de la galerie Zeno X (Anvers). Photo : Dirk Pauwels


THE BRANCH

« Parfois je fais des peintures sur des sujets très simples, j’en ai fait une par exemple avec juste un soulier et une brique. C’est l’idée de peindre quelque chose qui n’est presque rien et de lui donner de la valeur en en faisant la peinture. En même temps, c’est la nature. C’est beaucoup en soi. Elle est un peu sur scène comme un acteur dans un jeu. C’est un petit monde d’illusion. La peinture est aussi une illusion. C’est la représentation dans nos œuvres. »

The Branch, 2003. Avec l’aimable autorisation de la galerie Zeno X (Anvers). Photo : Peter Cox


10 and 11

« Cette peinture va avec la précédente. Ce sont des oiseaux mais pas des vrais. Ils sont représentés comme une représentation. Ils sont passés de vrais oiseaux à cette transformation qu’en a fait la taxidermie. Je les ai pris à New York. Il y en avait des centaines, j’ai pris ceux-là. Lorsque je parle de la représentation, c’est qu’elle est un sujet en soi. La peinture n’a plus une fonction documentaire comme c'était le cas avant la photographie. La nouvelle peinture est un médium du royaume de l’imagination. Elle permet de représenter une représentation via un médium qui n’a plus fonction de documentation. »

10 and 11, 2006. Avec l’aimable autorisation de la galerie Zeno X (Anvers). Photo : Peter Cox


THE GLAZE

« Il lui manque une main, sinon je ne l’aurais pas choisie. C’est la représentation d’un archétype, comme une figure de la commedia dell’arte. Je veux uniquement des archétypes dans mes oeuvres. Faire la description de l’humanité plutôt que d’un humain précis, c’est ce qui m’intéresse. »

The Glaze, 2007. Avec l’aimable autorisation de la galerie Zeno X (Anvers). Photo : Peter Cox


DEVIL’S DRESS
« C’est inconfortable, il y a contradiction. Et c’est à la fois très familier d’un certain côté. La mise en scène, la manière de peindre est agréable, sensuelle, alors que le sujet est bizarre. Est-ce un homme ou une femme ? C’est la robe du diable et c’est en même temps une architecture que j’ai réalisée en carton puis que j’ai peinte. C’est comme une figure jetée par terre par sa robe qui peut être venue du ciel, il y a un aspect science-fiction.

ENTRE – Qu’est-ce qui vous a mené à cette image ?

Pour réaliser cette image, je cherchais un type long, la forme debout n’était pas satisfaisante.

J’ai des idées mais des improvisations naissent aussi. Je fais des shooting photos qui ne vont nulle part.

Oui, mais d’où vient l’idée ?

J’ai des centaines d’idées. C’est difficile de choisir. Si j’avais cinq vies, j’aurais cinq carrières différentes comme artiste, sculpteur, peintre… Je cherche à zigzaguer, à piocher parmi mes idées. C’est frustrant si je ne peux pas faire tout à fond. Et c’est de ma responsabilité de produire les meilleures réalisations possibles, et non pas d’être à 90 %.

La peinture, c’est sacré, c’est mon cœur. Mais les autres m’inspirent, je ne veux pas être stérile. J’avance, j’évolue. D’ailleurs, je suis très content d’en être arrivé là. C’est très cool d’être un peintre content de son travail et de se positionner comme ça, it’s the coolest thing of the world. En comparaison, rock star de nos jours, ce n’est plus ça. J’ai beaucoup d’amis dans le milieu de la musique. Dans les années 60, oui, ils comptaient. Il y avait les Stones, ils étaient écoutés par le gouvernement. Maintenant ils sont des milliers, ce n’est plus intéressant. Par contre, être rockeur dans les années 80 ne m’aurait pas déplu. »

The Devil’s Dress, 2011. Avec l’aimable autorisation de la galerie Zeno X (Anvers) et de la galerie David Zwirner (New York-Londres). Photo : Ron Amstutz


THE HOUSE OF OPPORTUNITY

« Je suis fort intéressé par l’architecture. La mauvaise architecture me fâche parfois. En Belgique, il y a des quartiers nouveaux avec des maisons neuves très laides. Or, cela relève de la responsabilité de l’architecte. Ses oeuvres se retrouvent dans l’espace public. Comment est-ce possible de réaliser quelque chose d’aussi moche ? J’ai décidé de dessiner une architecture qui soit la plus moche possible. Seulement la peinture la rend poétique. Je l’ai d’ailleurs exposée dans les salles du Louvre, elle est même devenue sculpture, elle se décline. Les volets représentent l’individualisme. C’est la low culture industrielle, on en voit des comme ça à la mer en Belgique. La peinture XVIIIe à l’arrière-plan fait contraste.

J’attache beaucoup d’importance à l’environnement, au cadre. Une chapelle désaffectée. C’est là où je travaille. Et j’ai réalisé que l’autel est le point de convergence de l’architecture, c’est le meilleur point, le focus. J’y ai une très grande concentration. Il y a une très grande statue de Vierge qui me regarde comme ça, de haut. Alors je suis très sage, je ne fume pas.

ENTRE – Vous vous référez à l’aspect sacré de la peinture, vous travaillez dans une chapelle… vous êtes dans une double sacralisation de la création, non ?

Oui. C’est ce que j’ai découvert. Il y a un rituel, je dois me préparer mentalement. J’ai des collègues qui abattent leurs huit heures de peinture quotidienne, moi je ne peux pas. Pour moi, il s’agit d’un rituel dans un temple. J’ai une idée, j’y pense, j’attends, j’attends jusqu’au moment où je ne peux plus. C’est comme le sexe, l’orgasme est plus fort quand on attend.

On retrouve ce type de patterns cycliques dans la nature, les saisons, l’art. C’est une pensée que j’ai illustrée dans un film. On y voit une main qui prend des arbres et les remplace par d’autres, mais ce qu’on voit du paysage ne varie pas, c’est toujours le même. »

The House of Opportunity (Im Rhönlandshaft), 2004. Avec l’aimable autorisation de la galerie Zeno X (Anvers)


MILK

« À chacun son interprétation. Mais, pour moi, ici, il s’agit du néant, un néant inspiré par Fontana, j’ai appelé cette œuvre Milk car le lait c’est blanc comme le rien. Le blanc, c’est l’infini. Il y a une série de photographies de Hiroshi Sugimoto intitulée Theaters, où l’artiste laisse l’obturateur de son appareil photo ouvert sur l’écran d’une salle de cinéma pendant toute la durée du film. Au final, l’écran est blanc. C’est tout. »

Milk, 2003. Avec l’aimable autorisation de la galerie Zeno X (Anvers)


SLEEPER

« Un corps suggéré. Si j’avais peint le corps, ça n’aurait pas marché. Là, toute l’attention porte sur la tête. Elle a les yeux fermés. Qu’en penser ? C’est peut-être une enfant qui se repose, peut-être un enfant mort, ce qui est un thème difficile. C’est un tableau rêvé, onirique, doux. J’aime les compositions, les images qui ne peuvent pas se définir. Sinon cela devient une illustration. Là, c’est autonome, ça reste en vie. Le poète Franz Wright a utilisé cette toile pour un livre dont le titre est Kindertotenwald : « Le bois des enfants morts ». Je suis toujours très content quand les écrivains me demandent des oeuvres, l’image est aperçue et utilisée pour d’autres fonctions, d’autres utilités et propos. Le réemploi provoque l’influence, le dialogue, ça fonctionne. La carrière permet de show to the world. »

Sleeper, 2007-2008. Avec l’aimable autorisation de la galerie Zeno X (Anvers). Photo : Peter Cox

 

PROPOS RECUEILLIS PAR ANNA SERWANSKA