Mikhael Subotzky et Patrick Waterhouse : Ponte City, tour d'horizon

Ponte City, c’est cette tour imposante de 54 étages qui domine Johannesburg, incarnation des tourments de la société sud-africaine, de l’apartheid à la crise économique. De cette chimère architecturale, Mikhael Subotzky et Patrick Waterhouse ont créé une œuvre aux confins de l’archéologie et de l’anthropologie, où leurs typologies photographiques entrent en perspective avec les archives personnelles, journalistiques, techniques, publicitaires qu’ils ont recueillies, dans une installation totale qui expose les multiples facettes d’un lieu hanté par son passé et au futur jamais certain.

Mikhael Subotzky et Patrick Waterhouse : « Ponte City est un travail de six années, débuté en 2007, et qui a pour objet l’immeuble du même nom, inauguré en 1976 et véritable incarnation de l’apartheid, dans un quartier de Johannesburg réservé aux Blancs, Hillbrow. Notre projet a été conçu comme une métaphore de la société sud-africaine, dans lequel nous avons tenté de dresser un parallèle entre cette utopie moderniste architecturale et, dans un premier temps, les rêves de séparation de la communauté blanche, puis, dans un deuxième temps, ceux post-apartheid de la communauté noire.

Mais peu de temps après l’inauguration du bâtiment (les émeutes de Soweto ont eu lieu la même année), le système de l’apartheid se fissure, et du milieu des années 1980 jusqu’aux années 1990 les Blancs quittent peu à peu le centre-ville pour s’installer en banlieue. Alors que ce quartier représentait l’apogée de la prospérité de la ville, il devient au contraire le symbole de sa décrépitude, avec toutes sortes de légendes urbaines colportées à son sujet – trafics de drogue, prostitution dans les parkings, squat. En quelques années, sans véritablement avoir eu le temps de répondre aux rêves qu’elle était censé incarnée pour cette population blanche prospère, Ponte City s’effondre sous les coups de l’histoire qui, à Johannesburg, commence à produire ses effets.

En 2007, des investisseurs rachètent la tour et veulent relancer Ponte City. Ils expulsent la moitié des habitants et le chantier démarre. Mais à nouveau, la tentative de rénovation du bâtiment échoue lorsqu’en 2008 le krach financier se produit et que les investisseurs se retirent du projet.

Aujourd’hui, nous sommes revenus à une situation à peu près normale. Les anciens investisseurs ont fait quelques aménagements et la tour est habitée par une classe moyenne majoritairement noire qui travaille. Ni période de rêve de prospérité, ni période d’effondrement d’une société sans repères, c’est cet entre-deux qui nous a paru intéressant.

Autour de cet immeuble, nous avons conçu une série de typologies photographiques, qui correspondent à la façon dont nous avons abordé le bâtiment lui-même. La première consiste en une série de portraits des habitants réalisés dans les ascenseurs de la tour. Car, pendant des mois, nous n’avons pas cessé d’arpenter les étages et d’utiliser les ascenseurs où nous avons rencontré les résidents. Dans un deuxième temps seulement, nous leur fixions rendez-vous pour leur remettre leur portrait chez eux, et ainsi entrer dans leur appartement.

La deuxième typologie est composée des vues depuis chacune des fenêtres de tous les appartements de la tour. C’est en quelque sorte le bâtiment déplié, mis à plat, puisque l’emplacement des photographies reprend l’emplacement exact des fenêtres, étage par étage. Mais, alors que nous, nous étions fascinés par ces vues spectaculaires sur la ville, beaucoup d’habitants, eux, fermaient leurs rideaux et se repliaient sur l’intérieur, notamment pour regarder la télévision. Ce qui nous a menés à concevoir une autre typologie constituée par les photographies de tous les écrans de télévision de l’immeuble.

La troisième typologie est une sorte d’autopsie architecturale du bâtiment, puisque nous avons photographié toutes les portes des appartements, avec les habitants sur le seuil lorsqu’ils voulaient bien nous ouvrir. Là encore, l’accrochage suit l’ordre exact des appartements et des étages, mais rend également compte d’un flux historique, puisqu’on observe des différences entre les portes du bas, rénovées en 2007, et celles du haut qui ne l’ont pas été.

Enfin, la quatrième typologie se veut moins stricte puisqu’il s’agit de vues prises d’un point à un autre à l’intérieur du bâtiment. Il était intéressant pour nous de retrouver là une vision furtive de la vie à travers les fenêtres des couloirs, de saisir le désordre de l’existence, un homme qui part au travail, une femme qui rentre avec ses courses, des enfants qui jouent…

Cependant, l’idée était de ne pas rester centré sur nos typologies, mais de créer une rencontre entre nos photographies et des éléments datant de l’époque de la construction du bâtiment, plans d’architecte, photos du site, publicités, et ainsi d’instaurer un dialogue entre passé et présent. De même que l’installation s’accompagne de textes, comme autant de voix, parfois contradictoires, pour incarner la tour. Car Ponte City occupe une telle place dans l’imaginaire et l’histoire de la ville qu’il nous a paru intéressant d’en rendre compte de la manière la plus riche et la plus diverse possible. Autre exemple : dans le livre qui accompagne le projet (Mikhael Subotzky & Patrick Waterhouse, Ponte City, Steidl, 88 €), nous avons essayé de recenser l’intégralité des articles de presse qui ont trait à l’histoire de Ponte City. Une approche exhaustive, presque d’archiviste, qui vient en contrepoint à la matière humaine beaucoup plus fragile à laquelle nous avions accès sur place, au contact des habitants. Nous ne cherchons pas à établir un discours, mais au contraire à laisser toute cette marge d’appréciation, d’interprétation.

Ponte City était aussi un point d’attraction phénoménal pour toutes les populations émigrées du continent africain qui ont dû fuir leur pays. Lorsqu’en 2007 la moitié des habitants ont été expulsés, beaucoup, et notamment des migrants, ont laissé derrière eux nombre de documents, photographies et objets personnels. Quand nous sommes arrivés, nous avons trouvé les portes forcées, les appartements pillés et saccagés, et tout cela à l’abandon.

A partir de ces documents, nous avons tenté de reconstituer des parcours, comme celui de l’habitant de l’appartement n° 3607. Il avait dû fuir son pays, a ensuite traversé des guerres civiles, pour finalement réussir à faire quelques études grâce à des sœurs catholiques, avant d’entrer en Afrique du Sud avec ses cousins. On a également retrouvé tous les documents de ses démarches officielles pour obtenir le statut de réfugié, de son rapport très kafkaïen avec la bureaucratie sud-africaine, ou encore ses demandes d’immigration en Australie et au Canada. Mais ce mur n’est qu’une trajectoire parmi tant d’autres. Imaginez le nombre d’appartements que nous avons visités !

Nos photographies et tous les documents retrouvés s’interpénètrent pour mettre en évidence ces différentes couches de vie. Certes, nous nous intéressions aux vies des habitants actuels de Ponte City, mais l’absence de tous ceux qui ont quitté l’immeuble en laissant derrière eux des traces d’eux-mêmes était si criante ! Ces fragments d’intimité en disaient parfois plus long que que nous avons découvert en entrant dans les appartements de ceux qui y habitent aujourd’hui…

Après avoir effectué tout ce travail de typologies, d’archives de documents, nous nous sommes un jour rendu compte que nous n’étions pas allés tout en bas, là où se trouvaient les vestiaires de la piscine. C’est là que nous avons trouvé sur les murs les inscriptions European ladies et European gents. Ce fut un véritable choc. C’était trouver l’inscription, au cœur même du bâtiment, de ce système de l’apartheid. En fait, tout notre travail tendait certainement à déceler l’éventuelle empreinte de ce système dans la conception du bâtiment, mais c’est seulement sur le tard, à cet endroit-là, que nous en avons découvert l’expression la plus claire. »

Photographies : Michael Subotzky & Patrick Waterhouse, Ponte City, 2008-2013 © Magnum Photos

Propos recueillis par Thomas Lapointe