Philippe Quesne : Au coeur de la forêt, au faîte de la nuit

Quitter ses a priori de spectateur et sa place confortable dans un fauteuil de théâtre, se mettre en mouvement, errer entre les arbres, suivre des sentiers hasardeux, écouter la forêt, regarder la nuit, réveiller des réflexes enfouis, les Bivouacs de Philippe Quesne constituent des foyers d’imaginaire, aux sources protéiformes de la fiction, extensions instinctives et nécessaires d’une pratique artistique profondément vivante.

S’enfoncer dans les bois, laisser au loin les routes et leur trafic, divaguer, porté par le chant des oiseaux et le bruit du vent entre les arbres. Trouver enfin une clairière. La caméra est posée, les plans sont fixes, contemplatifs. Ils installent un certain sentiment de quiétude et laissent advenir les choses, s’ouvrent aux rythmes d’une forêt verte et rassurante.

Des branches s’agitent subitement, frémissent, s’affolent, semblent bouger de manière autonome, traversent le cadre, les sentiers, dans une étonnante procession. Éclats discrets et pourtant insistants, presque maladroits, et glissements légers étoffent un mouvement silencieux, ton sur ton, qui fait bouger les lignes du réel, dans un subtil jeu de perspectives et de profondeurs. Jeunes pousses ou branches quittent leurs racines ou se détachent des troncs, répondent à un mystérieux appel, empruntent des chemins secrets, se laissent agir. On pense à la flûte enchantée et son cortège à première vue paisible et débonnaire. Le montage suit leur déambulation, tout en la rythmant de moments d’absence, des coupes au noir, véritables morceaux d’amorce d’une fiction qui se niche, couve, se développe, prolifère dans ce non-dit, entre les lignes.

Branchages, brindilles, souches plus épaisses se jettent littéralement au coeur de la clairière. Un bruit sourd et implacable présage déjà le bûcher à venir. Bientôt la fumée se lève, bleu- verdâtre. Le bois est encore plein de sève. Le trouble s’installe.

Philippe Quesne se garde d’expliciter ses métaphores, son travail de symboles s’avance camouflé dans le prosaïsme quotidien ou dans des strates infraliminaires de la culture populaire. Le feu prend péniblement. Un feu de camp, pas plus, semblent nous dire les images neutres. Pourquoi alors réenchanter ces arbres ou leurs parties qui vont s’autodétruire ? S’en tenir scrupuleusement à la surface des choses, pour mieux ausculter les craquèlements du banal et cueillir les germes d’une magie ordinaire qui se love dans les interstices et fait se gripper la machine à fabriquer du sens et des discours univoques. Destruction et célébration semblent aller de pair. La question reste en suspens, avant d‘être balayée par une foule bariolée de plus en plus nourrie, groupe éclaté qui traverse le cadre et s’enfonce dans la fiction.

L’heure est propice, entre chien et loup, au moment où tout peut basculer. Encore une fois, rien de dramatique ne vient s’inscrire dans les images. La caméra est posée, des plans fixes enregistrent le passage du groupe et son avancée silencieuse. La forêt remplit toujours le cadre, sa respiration irrigue le montage. De puissants éclairages s’allument dans son antre, les ombres s’allongent, les arbres deviennent des personnages à part entière de cette quête qui ne dit pas son nom. Les papillons de nuit s’affolent dans la lumière crue, ils crament.

Un feu d’artifices se déclenche au coeur du bois, chose jamais vue, car interdit absolu, une hérésie ! Jouer avec le feu pour de vrai… Des vrilles étincelantes, des traceurs, des sifflements et du fracas, la surprise, la fumée, les couleurs, cette odeur de poudre brûlée, l’aveuglement contribuent à l’installation d’une sensation d’ébahissement tenace. Les sens, exacerbés par l’attente d’un surgissement toujours repoussé, encore aux aguets il y a quelques sont confrontés à un soudain débordement, d’autant plus arbitraire qu’il charrie un imaginaire incongru de feux fabriqués, festifs, spectaculaires, objets de consommation à l’heure des grandes célébrations de masse. Le sens, quant à lui, se défile une fois de plus.

Néophytes d’un rituel contemporain, nécessairement déceptif et encore inachevé, les gens fendent d’épais pans de brume dorée. Ils ont repris leur progression silencieuse entre les arbres. Le chant des cigales reprend de plus belle, exaltant cette nuit d’été.

Bientôt un feu se laisse deviner au loin, celui des branches vertes de la clairière. Sa lumière chaleureuse et rassurante les attire tout autour. Des ombres rougeâtres dansent sur les visages plongés dans la contemplation des flammes. La caméra de César Vayssié cadre de manière frontale, presque documentaire, accueille cet instant indicible où la fiction qu’elle s’est employée à accompagner silencieusement et à faire advenir sur les chemins tortueux de la forêt, prend enfin corps et devient manifeste, se lit dans les yeux de ceux qui se sont laissés portés par ses promesses.

Le geste artistique de Philippe Quesne est extrêmement simple : réunir des personnes autour d’un feu de camp. Pour percevoir ne serait-ce qu’une infime partie de la force de ce qui se joue dans les flammes, elles ont dû quitter leurs a priori de spectateurs et la place tiède et confortable d’un fauteuil de théâtre, ont dû se mettre en mouvement, errer entre les arbres, suivre des sentiers hasardeux, écouter la forêt, regarder la nuit, réveiller des reflexes enfouis, affronter peut-être des peurs qu’elles croyaient oubliées. Se retrouver soi-même d’une certaine manière, se tenir tous ensemble autour d’un feu. Les brindilles vertes se consomment dans les braises pour célébrer un être là partagé, un rapport primitif, originel au feu et à la nature, précise César Vayssié.

Tourné lors du festival Entre cour et jardins, sur les domaines du château Barbirey-sur-Ouche et à Dijon, Garden Party, le film, est l’une des multiples réitérations du projet Bivouac, acte poétique nomade qui échappe par définition aux salles de spectacles. Du FAR de Nyon (2011) à la Performa de New York (à l’automne 2013) en passant par le Potager du Roi lors du festival Plastique danse flore, Bivouac s’actualise en fonction du contexte, toujours en résonance avec les autres créations du metteur en scène.

Forme radicale de par son mode de production qui fait tomber les barrières entre la création et la représentation, la pièce entraîne un glissement de sens salutaire et place le spectateur au centre du processus de fabrication. Bivouac représente davantage qu’un projet apparenté à la mouvance de l’esthétique relationnelle dont Nicolas Bourriaud tirait les traits dans son ouvrage éponyme. Cette pièce évolutive ménage un temps de partage privilégié, un terrain de jeu et d’expérimentation extrêmement fertile dont Philippe Quesne s’empare à chaque fois différemment, pour épaissir un univers artistique d’une étonnante cohérence et sensibilité. Les hommes préhistoriques de Big Bang (2010), qui buvaient des cannettes de bière et savaient faire fonctionner un transistor, rôdent à la lisière de la forêt, en Suisse ou à Versailles, lancent leurs bateaux gonflables à l’eau, amarrent sur d’autres rivages. La taupe, créature souterraine, monstrueuse de par sa taille humaine, dégoutante et attachante à la fois, désormais culte, à Avignon, où Swamp Club fut donné pour la première fois en 2013, comme à Brooklyn, couvait depuis longtemps dans le bestiaire du Vivarium Studio (la troupe de Philippe Quesne), guettait le passage des groupes nocturnes de spectateurs, était déjà tapie dans l’ombre des sous-bois qui ont accueilli les premiers Bivouacs.

Le passage par le cinéma, où Garden Party reste fidèle à la volonté de ne pas céder au penchant narratif, agit comme un révélateur de la puissance du hors-champ dans le travail de Philippe Quesne et met en images sa propension à la déterritorialisation, ouvre de vastes espaces insoupçonnables, dans les entrailles du plateau ou ailleurs, toujours dans cet entre-deux où la liberté est le mot d’ordre.

BIVOUAC, de Philippe Quesne

UNE EXPERIENCE VECUE ET RACONTE PAR Smaranda Olcèse

Photographies : Martin Argyroglo et César Vayssié