SANDRA PLANTIVEAU : "Le temps devient une mesure du dessin au même titre que les dimensions"

Fascinée, inspirée, submergée, transcendée par l’acte même de dessiner… Il est difficile de définir la posture qu’adopte Sandra Plantiveau dans son travail, tant elle semble mue par un besoin plus que vital d’explorer, explorer et explorer toujours plus avant ce qui fait la matière même du dessin. Et nous d’être fascinés, inspirés, submergés, transcendés par ses créations.

ENTRE – Quelle a été votre formation ? Et comment en êtes-vous arrivée aux questionnements qui parcourent aujourd’hui votre travail ?

Sandra Plantiveau – Lorsqu’à l’école des Beaux-Arts de Bourges, me tourner vers le dessin a certainement été une manière de revenir à l’essentiel. Je découvrais l’histoire de l’art, le travail d’artistes, de musiciens, et des techniques... Il m’a semblé à ce moment-là être une production libre, économique, spontanée, face à un discours parfois distancé de l’oeuvre. Le dessin reste aujourd’hui au centre de mes recherches. C’est le processus auquel il recours qui m’importe, qu’il conduise au dessin, à la sculpture ou à l’installation.

De par le geste à l’oeuvre dans vos dessins, on sent que l’acte même de dessiner est primordial dans vos créations… Quels rapports entretiennent l’exploration de la matière et la représentation ?

Si je dois résumer mon approche et ma démarche, je dirai que j’observe pour mieux comprendre. Mes dessins proposent une vision, de biais. Mon approche est intuitive. Je cherche à sonder ce qui m’entoure et me traverse. Il s’agit principalement d’espaces. L’acte de dessiner, c’est celui de l’expérience de la pensée et du regard. Il porte en lui les idées d’intervalle et de devenir. Entre l’intention et le résultat. Ce temps m’intéresse et c’est à l’intérieur de celui-ci que je fais des choix. Le temps devient en quelque sorte une mesure du dessin, au même titre que ses dimensions... Je ne cherche pas à représenter des objets ni même une matière particulièrement. Ce pourrait tout aussi bien être un seul et même objet, mais vu sous différentes lumières. Ils sont paysages, souffle, bois, fragments. Ils deviennent obscurs, des cailloux parfois. Un léger brouillard. La lumière est peut-être cette matière et le prétexte pour donner une autre matérialité à ce que j’observe.

Les matériaux que vous utilisez ont-ils une importance particulière pour vous et votre travail ?

J’utilise peu d’outils, des stylos et des pointes très fines qui me permettent de creuser et d’inscrire sur le papier. Mes dessins sont réalisés à l’encre noire, leurs formats varient, gardant chaque papier, chaque début, chaque tracé afin de revenir dessus par la suite. Rien n’est fixe. L’espace du papier est empreint de gravité et le trait n’est pas vu comme une frontière. Au contraire, il ouvre et oscille. Le travail en noir et blanc est tout aussi important, il entretient le rapport le plus direct à la lumière : l’absence et la présence, l’apparition et la disparition. À ce jour, je travaille difficilement avec la couleur, comme s’il y avait trop d’éléments, trop de manipulations possibles. L’oeil pourrait oublier l’essentiel. Mais rien n’est définitif...

Sandra Plantiveau, Etat de la matière, 2012/2013

On lit beaucoup à propos de votre travail que le dessin est pour vous une « matière vivante, évolutive ». Pourriez-vous nous expliquer cette idée ?

Les passages sont continus entre la pensée, le regard, la mémoire, l'imaginaire et le geste. Un tâtonnement en perpétuel mouvement. Il m’apparaît comme une matière vivante, entre recherche et résultat, document et oeuvre. Ces statuts intermédiaires reflètent l’importance du processus, et a fortiori du temps. Lorsque je dessine, dans la répétition et l’accumulation du trait, la matière semble entrer en vibration. Elle oscille. Les traits plus ou moins sûrs se répartissent dans l’espace de la feuille, parfois au hasard des éléments, puis soudain s’assemblent et se structurent. Une sorte de mémoire imparfaite des choses, qui s’élabore en plusieurs temps, spontanée et intuitive tout en étant une construction précise. Le dessin capture, il est donc question de vitesse, d’instant, de durée, de lenteur aussi. Comme une boîte noire, il enregistre des vibrations. C’est avant tout le plaisir de voir, de faire et défaire. J’aime terminer un dessin car il me semble que tout commence.

Dans la série États de la matière, il n’y a plus de forme, l’intégralité de la feuille est remplie de ces traits, comme une expérience immersive encore plus radicale aussi bien pour l’artiste que pour le spectateur. Quelle est l’origine de ce travail ?

Composée à ce jour de treize dessins, cette série a été entreprise lors d’une résidence en Bretagne, aux Ateliers du Plessix-Madeuc, où j’ai souhaité explorer l’intérieur même de ces vibrations. Disséquer la masse, comme un zoom fractal à l’intérieur d’un trait. J’imaginais pouvoir rentrer à l’intérieur de l’un de mes dessins. Au fur et à mesure des traits, j'entrevois différents phénomènes plutôt que des représentations. J'ai cherché à aller plus loin. Pensés comme des variations, les États de la matière se réfèrent à des recherches liées à l’expérience de la durée, de l’espace visible ou projeté. Ne sachant jamais ce qui va se produire à l’intérieur de ce lacis, il faut saisir, attendre, s’éloigner, découvrir, creuser, se concentrer et laisser faire. Un tâtonnement en perpétuel mouvement. Leur dimension de 204 x 150 cm permet l’immersion totale du corps et du regard, et conduite vers une expérience physique, la mienne et celle du regardeur. Ils sont des sonorités, des textures. Fines, bruyantes, saturés, silencieuses. Je poursuis mes recherches jusqu’à l’épuisement possible ou à la mutation d’une technique et d’un sujet.

Comment définiriez-vous le lien que vos dessins entretiennent avec la réalité ?

Il s’agit d’adopter et d’expérimenter une attitude où l’observation est primordiale. Je cherche à insuffler d’autres temporalités et d’autres déplacements. Le trait est à l’écoute, dans une double expérience, entre une réalité physique et un imaginaire qui le parcourt. Je vois cela comme une porosité permanente entre les choses, entre figuration et abstraction.

Vos dessins sont pleins de paradoxe. Ils ont une apparence assez brute et pourtant s’en dégage une forme de poésie. Ils sont « remplis », mais en même temps silencieux… Comment expliqueriez-vous cela ?

Ma méthode est empirique et tend vers une sorte de dépouillement des choses, comme si je voulais leur rendre leur force propre. Être dans une position attentive d’écoute face à ce qui nous entoure. Je propose des espaces, où la lumière et le silence seraient les seuls protagonistes. Le gris est bruit, l'exposition présentée à l'automne dernier à la galerie PAPELART, proposait  d'entrevoir mes dessins par le prisme, notamment,  d'une écriture sonore plus au moins perceptible, silencieuse.

 

Propos recueillis par Thomas Lapointe

Reproduction des visuels avec l'aimable autorisation de l'artiste et de la galerie PAPELART