Solstice d'hiver - Gilles Mazzufferi et Matthieu Bajolet

Un corps glacé perdu dans un océan de béton, qui tente désespérément de s’en sortir, pellicule après pellicule.

Hors de moi. C’est mon ombre que voyez d’abord. Là j’y suis plein. En dehors sous cet éclairage cru, je ne suis que pointe de chair. Je suis à une enjambée d’un commencement. J’ai peur. L’espace me fait vide.

                                                 

Happé. Le corps délié je fais le plein de moi-même. Ce marbre sale c’est ma peau et mes poils. Tiré à l’angle avec chic. J’embrasse l’autour et le deviens.

                                                                                                    

H au Zénith où je suis contenu. Vous me voudriez droit, tendu à la hampe du tropique. Mon corps est posté entre vos lignes mais il dévie un peu. Je m’inclus dans votre composition tant que vos rigueurs me laissent revenir à moi.

                                                                                                                                                          

Hélices. Les jours rallongent. Je suis serein. Les planches pourraient bien me servir à construire une machine sans faille. Les perspectives s’ouvrent. Je m’élance, m’élève, m’éduque et m’entreprends.

                                                                                                                                                                                                               

Haché. Ils m’ont eu. Je me suis fondu dans la complexité des possibles. Je voulais être tout à la fois, substance et mouvance. L’espace m’a pris.

Gilles Mazzufferi : "Le corps c'est d'abord l'espace du possible, rien n'est censé m'arrêter, seul mon moi (l'organique) me contraint. La photographie c'est l'empreinte d'un mouvement diffus, le geste bat contre les lignes d'un argument, le lieu oscille entre la mémoire et ses engagements collectifs.

C'est un peu l'histoire de Dédale et d'Icare. Dédale "le père" agence avec ingéniosité des espaces intellectuels, Icare "le fils" veux s'échapper des lignes de force pour acquérir sa liberté, sortir des frontières de la science. Icare crie le droit à l'immanence en dehors du temps, hors de portée des dieux et de leur puissance. Son choix est légitime, mais oublier la verticale n’anéantit pas pour autant le temps et l'histoire. Le vertige nous cloue sur l'horizon, la chute devient nécessitée d'une conscience universelle.

L'image symbolique permet d'appréhender le flux et l'influx des discussions saumâtres entre matière et esprit, entre le monde des rêves et le réel. La photographie laisse le débat ouvert pour que se côtoient un passé et un futur en demande de présent.

Deux heures c'est le temps qui nous était imparti pour se situer et sortir avec des images dignes du palais de Tokyo.

Deux heures pour que photographe et danseur s'immiscent et se dégagent de l'espace et du temps de cette institution culturelle afin d'accéder à une narration intime.

Deux heures à marcher sur un fil de lumière, à dépasser les lignes de la matière, à toucher des yeux l'intemporel, abroger la chair pour une échappée belle.

Tentative impromptue pour donner une chance à la figure."

Matthieu Bajolet : "Concernant cette prise de vue, je ne connaissais pas Gilles, le photographe. Cette séance s'est vraiment fait sous le signe de la rencontre de deux médiums : le corps et la photographie.  Nous avions chacun nos stratégies pour aborder l'espace et décider de comment le remplir.

L'architecture du Palais de Tokyo nous a menés à faire des choix en relation à un espace monumental et symétrique. C'est comme si on avait travaillé à détourner les sculptures en pierre, de l'époque classique. Une sorte de recherche de la perfection, peut-être?

Cette séance a produit quelque chose de relativement sérieux. Je me demande à quoi cela tient. Est-ce la conséquence d'une rencontre de deux personnes qui ne se connaissaient pas avant? Ou est-ce parce qu'on considère que le sujet-corps est un sujet sérieux?

Le choix de n'offrir qu'une partie de la photo à la vision du spectateur me semble intéressant, car cela demande un petit travail de sa part. Le photographe lui laisse ainsi trouver sa propre ponctuation dans l'image. Qu'est-ce que vous croyez? On ne va pas tout vous offrir quand même !"

Textes : Anna Ska

Photographies : Gilles Mazzufferi

Danse posée : Matthieu Bajolet

La prise de vue a été réalisée au Palais de Tokyo.

Merci à Dolorès Gonzales et Vanessa Julliard du Service Communication du Palais de Tokyo qui sont deux amours.