Stefano Marchionini - J'ai beau fouiller tout est en ordre

Avec sa série de photographies « I see around me tombstones grey », Stefano Marchionini s’attache à capter bien plus qu’une simple mélancolie pour le lieu de son enfance, près du lac Majeur en Italie. Magnifiant des détails à première vue insignifiants mais qui dans son regard prennent sens, il parle avec pudeur et simplicité de ce sentiment d’intimité qui le lie à sa famille et lui donne l’impression d’être chez lui près d’eux, malgré les années passées à l’étranger.

1. Un profond tiroir dont les bords forment un cadre à l’intérieur de la photographie. Un cadre qui lui-même en contient d’autres, de différentes tailles, de différentes sortes : une boîte en carton remplie de lettres, une enveloppe en kraft qui déborde des papiers qu’elle contient, le cadre en bois d’une photo de famille… Les éléments s’imbriquent, les angles s’évitent, les couches se superposent. Autant de compartiments à souvenirs.

2. Trois sourires accueillants qui nous souhaitent la bienvenue dans ce tiroir où ils ont été enfermés trop longtemps, heureux de voir enfin une nouvelle tête. A côté d’eux, une petite tête surgit de derrière ce bric-à-brac et nous jette un regard insistant et légèrement agacé, comme si on venait de la déranger : « Qu’est-ce que vous faites là ? »

3. Le regard se perd dans les détails : des idéogrammes chinois, des phrases en italien à l’envers sur l’enveloppe, des lettres « Par avion » au liseré bleu, blanc et rouge. On se met à rêver de destinations lointaines, d’escapades aventureuses. Mais impossible d’en savoir plus. Déchiffrer les adresses, jeter un oeil aux cartes postales, lire ces lettres, autant de plaisirs qui nous sont refusés.

4. Incongrus, Popeye et Olive, et leurs corps de latex, solidement ancrés l’un à l’autre, mal à l’aise dans ce capharnaüm. Que font-ils là au milieu de toutes ces reliques ? En sont-ils eux-mêmes une, ramenée d’un pays lointain ? Ou ont-ils été de tous ces voyages, compagnons de route infatigables ?

5. Un profond tiroir, donc, posé à même le sol, sur ces dalles de carrelage bleu irrégulières, telle une coque de noix à la dérive, une épave ballotée par les flots. Qui l’a extrait de son meuble d’origine ? Pour en faire quoi ? Est-ce celui à qui appartiennent tous ces souvenirs, pour une ultime plongée dans son passé ? Ou au contraire celui qui reste, qui, au moment de vider la maison des anciens, découvre ces fragments d’une vie qu’il ne lui reste plus qu’à recomposer ?

 

Stefano Marchionini nous répond...

Cette photo a été prise en août 2012, deux mois après le décès de ma grand-mère maternelle, le jour où, avec mes parents, nous avons commencé à vider son appartement.

J'ai sorti certains tiroirs des meubles de sa chambre pour faciliter le tri de leur contenu. A l’intérieur, des lettres écrites par ma mère lors de voyages à l'étranger à la fin des années 1970 et au début des années 1980, des lettre envoyées surtout depuis l'ancienne URSS, où mon père travaillait. Il y a aussi des cartes postales, un souvenir de Chine dans sa boîte, cadeau de mon père.

Une photo de ma grand-mère avec sa mère et mon grand-père, dont elle était restée veuve pendant 21 ans. Dans le petit cube en plastique, une photo de ma mère, avec une improbable coiffure léonine, alors qu’elle a les cheveux naturellement lisses.

Les figurines de Popeye et Olive, je les ai toujours vues posées sur une étagère du meuble d'entrée de l'ancien appartement de mes grands-parents, que ma grand-mère avait quitté deux ans plus tôt pour déménager au rez-de-chaussée du même immeuble. Quand j'étais petit, j'imaginais qu’elles représentaient l'idée du couple de mes grands-parents : lui un peu bourru et bienfaisant comme mon grand-père, et elle aussi grande et déterminée que ma grand-mère.

 

Décryptage : Camille de Forges et Thomas Lapointe