Théo Mercier : Que reste-t-il ?

DU FUTUR FAISONS TABLE RASE – une énorme banderole trônait au-dessus du plateau de la Maison des arts de Créteil, au printemps dernier. Le festival EXIT battait son plein en s’offrant la première mise en scène de Théo Mercier, trublion hors pair, artiste à l’ascension fulgurante depuis son très remarqué Fast and Curious au Salon de Montrouge en 2009 jusqu’au prix Marcel-Duchamp pour lequel il était nominé cette année.

DU FUTUR FAISONS TABLE RASE – tout un programme donc et pas des moindres, mis en œuvre point par point et dans un ordre immuable par l’artiste et ses collaborateurs, acteurs, performeurs, musiciens, danseurs remarquables de la scène contemporaine. Le titre en dit long sur cette création. Le détournement d’un syntagme bien familier est au premier regard saugrenu, le jeu de mots oriente la rage iconoclaste vers le futur, le vieil adage rencontre le mot d’ordre de la jeunesse désabusée des années punk, le clash des imaginaires est saisissant.

DU FUTUR FAISONS TABLE RASE – le renversement de perspective est vertigineux, la formule est efficace, mais pour mieux saisir les courants antagonistes qui lui donnent sa force il faut revenir avec Théo Mercier à sa période romaine, lorsqu’il était lauréat de la Villa Médicis : « Je suis parti à Rome avec absolument rien, alors qu’à Paris, j’avais mon atelier, mes outils. J’étais à côté des Puces de Saint-Ouen, il y avait des bazars, ça fourmillait d’objets. À Rome, l’atelier qui m’attendait était vide, j’avais pris juste un stylo, trois paires de chaussures et deux livres. » L’artiste, qui ne cache pas sa nature réactive à l’environnement, « un peu caméléon » dit-il, avoue se nourrir toujours de ce qui l’entoure. Ses voyages, que ce soit le Mexique ou les pays baltes, sont immanquablement points de départ de cycles entiers de travaux. Il allait donc à la rencontre de la cité millénaire, prêt à s’y immerger et à s’imprégner de ses rythmes et de son atmosphère. Pourtant, l’expérience s’avère d’abord déconcertante. Le poids de l’histoire est étouffant, la pression du passé énorme, la vie semble se dérober sans cesse, ne pas laisser beaucoup de prises à l’expression contemporaine. « Pendant les premiers mois, j’étais très malheureux, toujours en train de maugréer, de me plaindre, de peindre des bouts de phrases sur des petits bouts de carton, en me disant, après quatre mois, que je n’avais rien fait, que c’était la catastrophe… » Le rapport aux vestiges est contradictoire, le déclic se fait dans la douleur, la fascination stérile mue en rébellion. « A Rome, j’étais tellement entouré de vieilles pierres, de choses magnifiquement taillées, que j’avais envie de revenir à quelque chose de beaucoup plus éphémère, de beaucoup plus adolescent. D’où cette espèce de contestation. C’est ainsi que ce travail s’est mis en place : je suis reparti du carton, que je ramassais le soir dans les rues de la ville, j’avais juste un pinceau noir… C’est assez drôle comment ce processus s’est imposé à moi. Je n’avais pas du tout décidé ni des pancartes, ni du travail textuel, mais, quand il a fallu montrer quelque chose pour des portes ouvertes à la Villa, j’ai regardé autour de moi et, effectivement, ces bouts de carton, il y en avait partout. »

DROMA, installation in situ, dans l’atelier de l’artiste à la Villa Médicis, amas finement orchestré de masques grotesques, de reproductions trouvées dans le commerce et autres statuettes kitsch, de poupées enchaînées et de peluches, nains, fantômes, petits chiens motorisés, sans oublier l’incontournable Monna Lisa : voilà qui pose déjà les bases d’un travail de mise en scène. « Une mise en scène de mon atelier », appuie Théo Mercier. « L’idée était vraiment de faire une œuvre de mon lieu d’élaboration. J’ai essayé de faire de mon atelier à la Villa Médicis mon travail, un travail de vrai-faux-atelier qui était à la fois mon lieu de création et un décor, donc une mise en scène. » Les tableaux qui s’activent à tour de rôles dans la création Du futur faisons table rase témoignent de cette contamination. « Dans mon travail, l’idée de mise en scène occupait déjà une place prédominante. Habituellement, je ne travaille pas avec des acteurs et avec une scène, mais avec un lieu d’exposition et des objets. Mais il s’agit déjà de mises en situation. Je travaille beaucoup en face-à-face, en collage ou en greffe. Dans les objets mêmes, il y a déjà cette idée de mise en scène et même souvent une certaine théâtralité dans la manière de les agencer ou de les mettre en dialogue. » Les échanges furtifs, les répliques insaisissables, cette vibration qu’il pouvait y avoir auparavant entre des objets, se cristallisent désormais en mots, même si les syntagmes restent foncièrement mouvants, instables, tiraillés entre le témoignage intime et la culture pop : « Roma Drama », « Silence on meurt », « Drama Queen », « Resident Evil », « History is boring »… pouvait-on lire à l’occasion de DROMA. « À partir des mots, j’ai commencé à m’intéresser au message. » Je ne regrette rien, série de photographies en grand format réalisée en collaboration avec  Erwan Fichou, marque ce tournant : « Le message devient le médium, je l’ai ainsi transposé en processus de travail. Du carton, je suis passé aux banderoles. » La contre-offensive s’organise, ses phrases débordent l’atelier et prennent d’assaut le paysage. « J’ai choisi des lieux qui ont des postures très différentes par rapport à la ruine et aux vestiges. Il y a de la reconstitution cinématographique, une bonne partie de photographies sont prises à Cinecittà. L’idée était d’organiser une sorte de manifestation contre le temps et l’histoire, une manifestation impossible, sans protagonistes, sans personne pour porter ces étendards, une espèce de manifestation fantôme. » Petits bouts de carton, draps et photographies argentiques tirées en grand format, éléments de décor de la pièce créée au printemps 2014 pour le festival EXIT, ces propositions s’étoffent, s’enrichissent, trouvent de nouvelles résonances. « ça m’intéresse d’explorer les divers aspects d’un travail à travers les médiums et les contextes, souligne Théo Mercier. C’est assez étonnant de voir ces va-et-vient entre le lieu d’exposition, le décor, l’atelier, le sujet photographique. C’est un travail que je continue d’ailleurs, je vais le reprendre dans de nouveaux lieux. » Et parmi ces nouveaux lieux, le Théâtre Nanterre-Amandiers, qui va accueillir le spectacle Du futur faisons table rase. Sur scène, descendant une à une comme autant de ponctuations ou didascalies, les banderoles déterminent la dramaturgie même d’une pièce tributaire de l’esthétique du collage. Un futur incertain, habilement manié par une Pauline Jambet cocasse au possible en intrépide spam intergalactique à temps partiel, laisse place au bon vieux temps, à la langue châtiée, riche d’effluves libidinaux et d’arômes persillés que déploie le jeu baroque de Marlène Saldana et Jonathan Drillet. La grâce marmoréenne de François Chaignaud, dont la danse a été directement travaillée à partir des modèles de la gypsothèque de la Villa Borghèse, vient parachever cette inexorable emprise du passé. Que reste-t-il quand du futur on fait table rase ? Étonnamment, et le contraste est assez saisissant avec la radicalité véhiculée par le slogan, la boîte noire de la scène croule sous quantité de vestiges. L’accumulation touche à son comble. Le spectacle fonctionne selon la logique compulsive, calfeutrée et implacable d’un cabinet de curiosités. L’irruption virulente, venimeuse du groupe électro-punk Sexy Sushi pourrait elle-même tomber sous le sceau du vestige, certes pas encore complètement refroidi, hanté par les rythmes spasmodiques, qui peinent à se figer dans un larsen coriace.

Latences, polyphonies, anachronismes, Théo Mercier entretisse aisément les différentes couches de temporalité. « C’est quelque chose de récurrent dans mon travail, je n’y pense même pas… C’est ma vision du monde et de l’histoire… »

 

PROPOS RECUEILLIS PAR SMARANDA OLCESE

 

VISUELS :

- Théo Mercier, Flashback. Photo : Erwan Fichou ©ADAGP, Paris, 2014

- Théo Mercier, Vue du spectacle « Du futur faisons table rase », Festival EXIT MAC Créteil, Mars 2014 ©ADAGP, Paris, 2014. Photos Marikel Lahana