Thomas Ruffalo - Généalogie

Pour mieux définir ce qui le pousse à prendre des photos, Thomas Ruffalo cite volontiers cette phrase extraite de L’été dernier. Manifeste photobiographique de Claude Nori et Gilles Mora : « A la question paralysante que se posent beaucoup d’entre nous : "Que photographier ?" Nous répondons simplement : notre vie, les crêtes qui peuvent trancher l’horizon plat de l’existence. James Joyce appelait cela des épiphanies.»

Il est tellement monumental, tellement, comment dire, tellement arbre, cet arbre dans son environnement vert prairie que l’oeil, le mien en tout cas, n’a tout d’abord qu’une envie, celle de filer par là-bas, de se poser sur la frange rousse qui couve dans le lointain, semblable à un incendie hivernal.

Où se poser ensuite ? Vers les marbrures, tildes bruns, qui ponctuent l’herbe gelée ? À gauche, dans l’anse plane où le ru fait peut-être une boucle ? Ou, pour finir, sur ce léger bourrelet qui, en barrant le champ, cache la base de l’arbre, l’enfonce, l’impose presque. Totem planté là au centre et son noir réseau de bras. Madrépore mort. Planche anatomique d’un monstrueux et minutieux organe – branchies, vaisseaux, lymphes – sclérosé, seul, clos.

 

Thomas Ruffalo réagit

"Cet arbre, je l’ai croisé un peu par hasard en me rendant dans un endroit que j’affectionne particulièrement, une petite vallée près de Nancy où coule le ruisseau d’Esch, un lieu qu’on surnomme la Petite Suisse lorraine, pour la beauté de ses paysages, sans doute. Ce lieu, je l’associe souvent à mon père, aux souvenirs d’enfant qu’il a pu me raconter, à des étés insouciants et ensoleillés entre gamins d’une autre époque. Pourtant, en me rendant sur place, c’est un paysage froid, rugueux et silencieux que j’ai trouvé, à l’opposé de tout ce que j’avais imaginé. J’aime l’image de cet arbre imposant, terriblement noir, de ces branches mises à nu par la grisaille hivernale, ramifications généalogiques. Cette image est une des toutes premières photos que j’ai prises. Avec l’argentique de mon père, d’ailleurs."

 

PHOTOGRAPHIE : Thomas Ruffalo, Vallée du ruisseau d'Esch, Petite Suisse lorraine, 2012

DECRYPTAGE : Catherine Minot