Vaisseaux fantômes - Yves Marchand et Romain Meffre

Dans la veine de l’urbex -cette mode de l’exploration urbaine-, Yves Marchand et Romain Meffre captent à travers l’objectif de leur chambre photographique les vestiges de notre temps. Après deux séries très remarquées consacrées à la ville en déclin de Detroit et à l’île japonaise abandonnée de Gunkanjima, ils restituent cette fois-ci l’immensité d’entrepôts industriels en ruines en Europe et aux Etats-Unis, semblants d’un monde au bord de l’oubli.

La lumière toujours pourfend les toits et les plafonds. Les cieux de nos machines sont périssables.

Le ciel toujours parvient jusqu'au cœur. L'horizon vaincra !

Au fond de moi j'ai toujours ce rêve rugissant que la plante vienne éclater nos chaussées. Que nos trottoirs soient transpercés. Cette industrialisation est si fragile... elle en est presque pathétique. Si minuscule et impuissante face aux vraies forces de la nature... Tout est toujours renversé.

Les saisons passent, les machines meurent, l'homme, lui, demeure.

Où sont-ils, les pendus de la société ? Ont-ils disparu avec la matérialité ? Des toits en cascades tels des montagnes désorientées, mal encaissées. Comme si tous ces cris n'avaient plus de lieux pour hurler. Plus de forme. Carreaux turquoise, vitraux de quelle sacralité ?

Une nuit en pleine journée, je me suis promené dans le décor du dernier combat. Entre Luc, Pierre et Jean. La lutte de ces apôtres désorientés était belle, désespérée. Chacun s'accrochait follement aux moindres gravats. Les brandissait comme des trophées inestimables. J'y ai croisé des éléphants fossilisés, devenus tuyaux encastrés dans le béton armé jusqu'aux dents. Futur vestige d'un cinquième élément encore inconnu ou ignoré. La sortie du morcellement serait-elle dans l'agapè ?

La passerelle tremblait sous mes pieds. Mais, non ! Je n'en croyais pas mes sens : c'était moi qui la faisais vibrer. J'avais suivi ces écritures géantes déconstruites et colorées. L'espace ayant retrouvé ses traits primitifs, ils étaient de nouveau souple, la matière était élastique au contact de mon souffle. Et soudain une issue se dessinait. Comme si depuis le départ c'est tout ce qui avait manqué : respirer.

 

Yves Marchand et Romain Meffre réagissent

« Les ruines sont ce qui tombe, ce qui reste, ce qui s'effondre, ce sont de petits fragments d'histoire en suspension. Elles constituent une démonstration sublime de notre nature et de ses paradoxes, notre habilité à créer et à démolir dans un même élan.

Une fois ruines, nos ambitions racontent la force de nos échecs, nos croyances sont renvoyées à leur inconséquence, la monumentalité dit notre petitesse, la solidité s'écrase sous son propre poids et nos désirs d'éternité s'évanouissent dans l'instant. Nous sommes donc formés de la même matière éphémère. Ainsi la ruine devient humanisation de l'architecture, et l'on peut dialoguer avec elle.

C'est de cette conscience soudaine qu'émane la beauté des ruines. Dans son état d'abandon, le lieu ainsi défonctionnalisé, réduit à son inutilité, est libre d'être admiré, il devient art.  Et, dans un espace urbain contrôlé, ces fragments arrachés au cours logique de la ville deviennent un fantasme, une échappatoire, un espace de retraite. »

 

 

Perception : Fitzgerald Berthon

VISUELS : Yves Marchand & Romain Meffre

Eberswalde, Germany, 2007

Peters Cartridge Factory, Kings Mills, OH, USA, 2011

Port Richmond Power Station, Philadelphia, PA, 2007

Schwermaschinenbau Kombinat, Magdeburg, Germany, 2011

Reproduction des visuels avec l’aimable autorisation des artistes et de la Galerie Polka.

www.marchandmeffre.com